Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

mardi, septembre 12, 2017

Le difficile âge adulte



Ce que je vais raconter ici n’est pas nouveau. En lisant d’autres vies partagées comme la mienne sur le web, je me rends bien compte que ma blessure est ressentie par d’autres. Ce que je vais relater ici parlera à quelqu’un, certainement, et ceci me conforte dans l’idée qu’il faut que je raconte.


J’étais une jeune femme très joyeuse. Mes premières années de collège n’ont pas été évidentes, je me sentais inutile, tétanisée par le sentiment de n’être rien pour personne, et puis les portes de l’amitié se sont ouvertes pour moi. J’étais universellement gentille, je n’avais jamais une pensée destructrice, jamais un jugement pour personne. Il m’arrivait bien sûr parfois de faire du mal autour de moi, c’était toujours par négligence ou par manque de discernement, jamais par méchanceté, jamais gratuitement. La vie était pour moi un jeu, un jeu joyeux, un jeu auquel j’aimais voir les autres participer. J’ai fugué de chez mes parents un jour, parce que l’idée m’enivrait et que je m’ennuyais. J’étais Paillette [1], blonde, lumineuse, je plaisais souvent. Les cours étaient trop simples pour moi, je survolais. Et mes notes n’étaient jamais trop mauvaises…, souvent excellentes. Tout le monde me laissait tranquille, il faut croire que je devais remplir mon contrat : j’étais joyeuse, heureuse et je réussissais à l’école.

En classe préparatoire, je rencontrai François. Il est entré dans mon jeu, naturellement. Nous chipions des petites cuillères au self de l’internat et nous devions nous les voler à l’un et l’autre. J’avais des gants orange, et lui escaladait les escaliers pour les grimper. Ça, je vous l’ai déjà raconté [2]. Tout était un jeu pour moi, un jeu auquel il fallait comprendre les règles puis se jouer d’elles. Même l’amour, même faire l’amour. Je sais bien que ce que l’on nous montre dans les films n’est absolument pas révélateur de l’intimité réelle des couples, mais juste à écouter les autres en parler je sais bien que ma manière de faire n’est pas commune. Je ne supporte pas longtemps la tension sérieuse et sensuelle que les adultes y mettent habituellement. Je reste très enfantine, très joueuse encore, n’hésitant pas à tout gâcher pour une remarque drôle ou une incongruité. Heureusement, François a su tirer parti lui aussi des règles qui se jouaient et a été capable en même temps, au deçà de tout, de prendre soin de moi. Il surveillait notamment ma prise de pilule ou faisait attention aux préservatifs à nos débuts. Ces choses-là ne me faisaient jamais peur, dans un jeu les règles sont ainsi faites qu’il existe un équilibre de pouvoir et de contre pouvoir dans lequel il suffit de se glisser. Je me savais capable de tout.

J’étais exonérée de toute crainte matérielle. Mes parents me donnaient un peu d’argent au début de mes études puis j’appliquais une méthode de comptabilité fluide qui faisait des miracles. Plus tard, quand j’entendais des familles se plaindre de leur problème d’argent alors qu’elles avaient des revenus assez importants, je me suis demandé si ma manière de compter l’argent n’était pas en fin de compte révolutionnaire?

J’avais des amis, que je voyais régulièrement. J’avais un enfant qui grandissait dans mon ventre avec l’assurance d’un petit roi. Je sautillais plutôt que de marcher, je grimpais en haut des montagnes, j’étais amoureuse sans arrêt, de tout, de tous, de François surtout. Quand je priais, les éléments me répondaient avec force et fraîcheur. Je travaillais sans y penser. On me reprochait parfois de ne pas me concentrer sur ce qu’il fallait, je m’en fichais souvent. Puissante, toujours, joyeuse, pétillante, je transformais l’ordinaire en autre chose de plus vain, de plus fou ou de plus ordinaire encore. Je collectionnais les incongruités, je mélangeais les mots et leurs sens en même temps que ceux du monde.

Tout a subitement changé lorsque François a commencé à travailler. C’était en 2014, j’avais 24 ans. Nous avons emménagé dans la campagne, à mi-chemin entre Belfort et Mulhouse. Je n’y connaissais personne, je ne travaillais pas, je m’occupais de notre Loutre qui n’avait que quelques mois. Ce que j’ai découvert durant cette période m’a profondément blessée.

Il y a d’abord l’incohérence. Par exemple, je me souviens d’avoir dû payer le déplacement d’un technicien pour qu’on nous mette en place l’électricité dans notre logement… électricité qui était déjà fonctionnelle. J’avais beau expliquer à la standardiste qui m’avait au téléphone que ce n’était pas nécessaire, elle m’a soutenu que puisque sur son ordinateur il était indiqué que mon électricité était coupée, elle devait l’être. Le technicien s’est donc déplacé et m’a demandé : «Qu’est-ce que je suis censé faire?» Moi, je le payais 60 € et je n’avais rien pu faire pour empêcher cette bêtise.

L’incohérence des heures d’ouverture des bibliothèques. L’incohérence des horaires des transports en commun. L’incohérence du prix des services ou de l’emplacement des commerces. Et partout, que des sourdes oreilles. «Pourquoi cela ne change-t-il pas?», je demandais tout le temps. Toujours des épaules qui se haussent, toujours des non madame, je sais que ce n’est pas logique, mais je ne peux pas changer ça moi-même, je fais ce qu’on me demande… Et moi, j’étais sur le pavé, malheureuse comme jamais, ma fille accrochée dans le dos, abandonnée parce que personne ne voulait avec moi s’occuper de l’incohérence. Je me sentais impuissante.

Puis il y eut l’absence du pardon. C’est une chose que je ne comprends absolument pas. Comment un être humain peut-il vivre sans pardonner? Comment ces paix jamais conclues ne lui pourrissent-elles pas le cœur? Une pénalité parce que je n’ai pas payé une facture dans les temps (c’est votre faute, il fallait faire attention), mais en retour, quand j’attends quatre semaines de trop un remboursement, on ne m’indemnise pas (faut pas rêver…). Une dispute, jamais résolue [3]. L’impossibilité de s’expliquer, de se faire comprendre. Quelqu’un m’insulte, en voiture, parce que j’ai tourné un peu tard. Ou parce que je ne vais pas assez vite. Et il accélère, comme s’il n’avait rien fait avec ses mains, comme s’il n’avait rien dit, comme si moi, en retour, je n’avais rien à lui répondre. Des blessures dont on ne parle pas, mais qu’on me faisait payer. Je me sentais moins que rien. Je m’aigrissais.

Et puis, parce que j’étais une jeune mère probablement, j’y rencontrais aussi le jugement. «Tu as fait un enfant? Tu ne travailles pas? Bah vas-y, assume maintenant!» Je voyais bien sur le visage de ces gens que je ne connaissais pas que je ne surveillais pas assez mon enfant, que j’étais trop avec elle. Il n’y avait pas que les visages, il y avait aussi les réflexions. «Comme s’il n’y avait pas assez de vol d’enfant!» parce que je laissais ma fille marcher quatre mètres devant moi. «Les accidents, ça arrive vite…» parce qu’elle monte seule dans la voiture, sur mon vélo, parce qu’elle touche aux couverts… «Vous l’allaitez encore?» parce qu’elle a tout juste plus d’un an. Je n’étais jamais à la hauteur.

Et pour enfoncer le clou, l’absence des amitiés. Que des personnes trop prises, trop occupées, par leur travail, leur famille, leurs enfants. Jamais prêtes à discuter, à débattre, tout juste capables de regarder la télévision et de rouler d’un lieu à l’autre en bagnole. À toute vitesse, car il ne faut pas être en retard. Un jour que mon papa passait nous voir parce que nous étions sur le chemin de l’un de ses déplacements, je l’ai vu préoccupé par mon état. Je faisais mon possible pour le rassurer, je voulais répondre comme il fallait à ses inquiétudes, mais je n’y parvenais pas. Je me sentais faible comme jamais. Indigne.

Pendant les premières vacances de François, pourtant peu de temps après notre installation, nous regardions un paysage grandiose. Les collines et les montagnes, vertes et riches, se dressaient devant nous. Le soleil se couchait lentement, il se faufilait sous les nuages en de longues traînées dorées. Et au milieu de tout cela, il y avait un arbre magnifique qui nous saluait de ses branches au feuillage frais. «Regarde comme c’est beau ici Céline!», me disait François au ravissement. Je regardais, je savais que c’était beau, mais je ne sentais rien. Mon cœur ne vibrait pas. Les couleurs, le soleil, ne perçaient pas mon œil. J’étais indifférente.

C’est là que j’ai su. Qu’en fait, j’allais très mal. Cette entrée soudaine dans l’âge adulte — dans cette absence de sens et de joie, dans l’impuissance de changer ce qui ne devrait pas, dans le déséquilibre des règles, au milieu de ses gens qui mendient à l’entrée des magasins à qui on m’a dit de ne rien donner, entre ceux qui insultent, qui chantent des “t’es belle salope” aux passantes, entre tous ces règlements en ville, ces feux piétons qui ne passent jamais au vert même s’il pleut des cordes — avait suffi en quelques mois à ronger toute la joie qui me faisait moi.

Physiquement, j’ai perdu sans mal les kilos avec lesquels la grossesse avait enveloppé mon corps, mais je n’ai jamais retrouvé ma force d’autant. Au moindre effort, mes muscles me lâchaient. J’ai commencé à avoir le vertige. À ne plus aimer faire plus de 5 km à vélo. Je ne voulais plus me lever le matin, pourtant l’aube m’avait toujours souri. J’étais une soupe fade. Au désir minimal.

J’ai développé des trous de mémoire. Je garde un souvenir très vague de ces mois sombres, mais ils ont atteint d’autres souvenirs, d’avant, et ont empêché ceux d’après de se former. J’avais toujours eu une mémoire exceptionnelle. Je n’oubliais presque jamais rien. Mes souvenirs étaient un mélange de mots choisis, de sensations, de couleurs, ils formaient un spectacle merveilleux. Mes souvenirs se tissaient comme une toile d’araignée sensible et multicolore. Il me suffisait de remuer un brin pour que toute la toile vibre en harmonie et me permette de retrouver avec précision ce dont j’avais besoin. J’utilisais largement cette mémoire. En classe, je ne révisais jamais, je n’apprenais jamais, les choses se tissaient d’elles-mêmes. Quand je travaillais, je comprenais tout, je connectais tout, et je piochais mes idées dans tous les domaines, que je mettais à profil avec une grande facilité.

Un trou, dans une mémoire pareille, ça ne se manque pas. C’est un gouffre. C’est une masse noire effrayante. C’est une faiblesse sans nom. C’est la crainte que tout (tout le reste de ce qui reste quand même) se détricote sans que je ne puisse rien y faire. Perdre la mémoire, c’est perdre la capacité de retrouver un peu de pouvoir, un peu de puissance. C’est ne plus rien contrôler, car c’est ne plus rien comprendre, ne plus être capable de connecter les choses entre elles.

Ceci a développé des comportements néfastes en moi. J’ai commencé à juger. J’ai commencé à regarder sans innocence les erreurs et les faiblesses des autres. Je me sentais ballottée, rien qu’une poussière, mais une poussière qui voit. J’en viens à m’interroger à la douance [4], mais au lieu de me soulager, cette découverte a comme conforté mon comportement. Il légitimait ce que je voyais. Je suis doucement devenue plus critique, moins tolérante, plus impatiente, moins gaie c’est sûr, comme plus sérieuse, capable de dire à la place des autres. Ce que pourtant le jeu interdit.

Les choses se sont arrangées pour moi très doucement. J’ai rencontré une amie [5], qui était capable de parler. Il y eut la nourrice de notre Loutre, formidable avec moi, qui me pardonnait tous mes oublis et mes folies sans me juger et qui me rassurait : «Je n’ai jamais eu un enfant comme elle…», me disait-elle. Parents d’un jeune enfant, c’est une nourrice comme celle-ci que je vous souhaite. J’ai développé l’activité de mon entreprise, j’ai rencontré des parents-clients sympathiques, bienveillants, confiants. J’ai pu être moi-même avec certains élèves et quand je respirais à ma manière, ils faisaient parfois de petits miracles.

Je me suis réparée très doucement. Mais pas complètement. Même pendant cette année en camion, assez loin de la société, donc assez loin de ses bavures qui me blessent. C’était bien, c’était très bien pour moi. Après tout, quand ça n’allait vraiment pas, il suffisait de changer de place. :-)

Aujourd’hui, je sais que le camion, c’est fini. Que je vais devoir me réinsérer dans la société. Je ne sais pourtant toujours pas ce que je suis, ce que veux, ce que je souhaite. Je n’ai pourtant toujours pas de métier, je me sens toujours incapable d’en exercer un. J’ai toujours en moi ce réflexe de jeu, je veux jouer encore. J’approche des 30 ans, et je le vois bien dans le regard : on ne le soupçonne pas en me voyant. On se dit, celle-là, elle va être sérieuse, elle va bien faire, elle est même un peu rigide. Je sais que je vais décevoir, que je ne vais pas faire les choses comme il faut. Remplir un papier dans les temps. Suivre un programme. Répondre à mes engagements. Me méfier de l’enchaînement des jours.

J’ai le cœur serré en finissant la rédaction de cet article, comme une vieille figue. Je me sens eue. Je ne me sens pas à ma place, surtout pas capable de faire face à tant d’injustices, à tant d’illogismes. Les adultes et moi, nous ne jouons pas de la même façon. Les premiers poursuivent en espérant que les incohérences ne les toucheront pas, eux. Ils ne font pas attention à ce qu’il y a derrière eux. Ils prennent la file à la caisse qui leur semble aller le plus vite, ils ne savent pas combien ce n’est pas comme cela qu’il faudrait faire, ils s’en fichent parce qu’ils espèrent. Ils ne savent pas que le jeu c’est de partager la bonne fortune. Je pense à ces professeurs pourtant pas mauvais qui se plaignaient parce que je ne voulais pas leur parler à la fin de leur cours, à ces professeurs qui voulaient me parler à moi pour mieux oublier les quelques élèves dont les notes ne décollaient pas du 5. Nous sommes stationnés à côté de ce que certains appellent un “point propreté” pour mieux oublier qu’il s’agit du lieu le plus sale de la ville. La misère, on ne s’en occupe pas parce que ce pourrait être contagieux. L’incohérence on ne s’en occupe pas parce qu’il y a une chance que ça nous profite un peu plus qu’à un autre. La paix, on ne s’en occupe pas parce qu’il faudrait rencontrer l’autre et sa vérité. La confiance, on ne s’en occupe pas parce qu’il faudrait croire à autre chose qu’à soi.

L’âge adulte, je n’en veux pas, car, même si j’ai des amis, même si j’ai ma famille, même si j’ai un diplôme, même s’il me reste encore un peu d’intelligence, c’est inouï : je ne suis pas capable de le supporter seule. Je ne sais pas trouver ma place seule. Je crois, que, j'aurais besoin, d'aide.

___________
[1] L’œil du loup, Daniel Pennac

14 commentaires:

  1. Et bien Céline ...

    Voici un texte qui me noue la gorge. D'un coup, je me sens tout près de toi. Beaucoup de similitudes entre ce que tu décris et ce que je vis, ce que j'ai vécu.

    J'aurais beaucoup à te dire, mais je vais me concentrer sur la fin. Sur ce retour dans la société qui te fait mal.

    Je ne suis pas partie en camion (ce n'est pourtant pas l'envie qui manque !) mais j'ai vécu quelques mois hors du temps. Au chômage pour les autres, libre pour moi. Pendant plus de six mois, j'ai fait ce que je voulais. Ce n'était pas toujours bien, je ne bougeais pas beaucoup, mais j'étais libre de tout. Il s'est passé plein de choses grandioses dans ma tête ces journées-là.

    A ce moment de ma vie, l'idée de me réinsérer dans la société c'était comme de mordre à contre-coeur dans un fromage tout racorni. J'aurais du postuler pour plusieurs offres dont j'aurais eu le poste, c'est sûr. Mais impossible de me faire à l'idée. Alors j'ai attendu.

    Et il faut croire que quelque part, là-haut, quelqu'un m'a entendu. On m'a envoyé une formation (que j'ai effectuée par pure passion, sans m'imaginer rien trouver derrière). Puis on m'a envoyé un homme, directeur d'une association. Il avait besoin de moi, j'avais besoin de lui.

    Aujourd'hui, je bosse donc pour une asso. Et tout a repris sens. J'ai trouvé un endroit qui fonctionne comme moi, des gens qui fonctionnent comme moi. Des gens qui en aident d'autres, des gens qui se foutent du profit, des gens qui corrigent les incohérences de la vie. Je n'ai plus jamais retrouvé ce rythme qui me bouffait avant, je me sens toujours aussi libre qu'au chômage. Je n'ai pas l'impression de travailler, et on ne me demande pas de remplir des papiers en un temps précis et imparti. Je bosse comme je veux.

    Tout ça pour te dire quoi finalement ... C'est possible ? Oui, ça l'est. Et je ne doute pas que tu trouveras ta place dans un monde qui ne te correspond pas forcément. Continues d'en voir toute la magie, toute la beauté. Je sais comme les injustices, les "incohérences" peuvent heurter et paralyser.

    Mais tu as su jouer. C'est quelque part, ça reviendra. La façon doit tu vois les choses, dont tu décris tes sentiments, tes aventures, est tellement vraie. Ca me fait penser que tu peux avoir confiance.

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    1. Je vais le répéter à toutes les personnes qui ont réagi à cet article : merci beaucoup, ta réaction sous cet article m'a fait beaucoup de bien. Je me suis sentie comprise, très entourée, et te lire m'a permis d'aller encore mieux, encore mieux qu'après la simple écriture de mon billet. L'écrire a fait ressortir la peine que j'avais accumulée, vous lire m'a mené vers le chemin de la réconciliation.

      J'ai pris connaissance de ton parcours professionnel en lisant tes articles et, sans te le dire jusque là, il m'inspire beaucoup. A vrai dire, je suis un peu en éveil, je ne voudrais pas manquer une occasion comme celle qui s'est présentée à toi :-) En plus, tu vis dans l'un de mes départements préférés !

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  2. J'ai survolé une première fois ton article, et j’ai su qu’il me parlait, car déjà je voulais rebondir sur 2-3 choses.
    Je viens de le lire en entier, tranquillement, et j’ai envie de rebondir sur presque tout. La dépression, la douance, le choc du monde des adultes, l’incohérence, et le doute pour le futur… Je vais essayer de faire le tour, avec ce côté égocentrique des dépressifs qui ramène tout à eux (!) (et c’est donc le pire pavé de l’histoire, je le scinde pour simplifier)
    Les adultes d’abord. Je ne crois pas pouvoir dire que j’étais une enfant joyeuse, plutôt une enfant double, tiraillée entre cette légèreté que tu décris et un perfectionnisme inhibant. Mais je me souviens bien du choc en rentrant dans le monde des adultes. Pour moi, ça a été de prendre la mesure de leur désarroi, de leur ignorance : s’il suffit d’avoir survécu jusqu’à un certain âge pour être adulte, j’ai réussi, mais ça veut dire qu’eux aussi sont aussi paumés, vulnérables que moi ? J’en ai pleuré, de comprendre que ceux que j’avais pris pour des rocs solides n’étaient rien de plus que des enfants grandis avec plus ou moins de réussite.
    Face aux exigences de la vie de « grands », je me suis sentie perdue, comme si on ne m’avait pas donné les cartes pour y arriver (quelle panique, ces formulaires, ces codes implicites au guichet…) Ce que tu appelles l’incohérence, je l’ai toujours ressenti. Pour moi, elle se découpe en 2 aspects : stupide et injuste. La partie stupide (gaspiller des ressources - temps, énergie, intelligence) m’agace. Mais la partie injuste (quand la stupidité pénalise les plus fragiles, quand on se fait engueuler parce qu’on essaie d’améliorer les choses) me rend malade, presque physiquement, j’en tremble, j’en pleure, j’en cogne la table. Enfant, ça m’énervait, d’être impuissante face à ça, mais je mettais ça aussi sur l’espoir qu’une fois grande, je pourrais y faire quelque chose. Mais adulte, et en particulier impliquée dans un univers professionnel où l’incohérence et l’injustice sont flagrantes, j’ai pris conscience de l’ampleur du problème, de l’inertie du système, et donc de l’immensité de mon impuissance.

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    1. Une des rares choses qui modère ma colère (car c’est bien de la colère que ça me cause), c’est l’empathie avec les individus. Une grande part des gens qui sont pris dans le système aimeraient qu’il en soit autrement, ils sont souvent arrivés avec la fleur au fusil avant de se faire rouler dessus par l’inertie. Plusieurs fois, j’ai eu envie de lâcher prise. Mais ma passion pour la cohérence et la justice reprennent le dessus, et je reconfigure ma vie pour mettre l’énergie que j’ai à ce moment-là, même infime, au service du changement (souvent, c’est dans le sens de la médiation et de l’éducation, en espérant que le temps permettra aux suivants de gonfler la vague).
      Un mot sur la douance, du coup. Pour la partie stupide de l’incohérence, je pense que la pensée arborescente accentue la perception des situations absurdes. Pour l’autre volet, on dit souvent que les HQI ont un fort désir de justice, mais j’ai vu une étude qui montrait que la corrélation était en fait plutôt faible si on ne s’intéresse pas qu’aux HQI qui consultent (et qui sont donc moins bien dans leur vie, potentiellement du fait du sentiment d’injustice). Néanmoins, et là c’est purement spéculatif de ma part, je pense que l’hypersensibilité qui est souvent associée à un grand malaise face à l’injustice. En tout cas, j’ai l’impression que ce sentiment que je partage avec toi n’est pas sans lien avec cette question.

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    2. Je voudrais aussi te parler de dépression. Parce que tu le sais, j’en suis sûre, tu racontes des symptômes dépressifs. Un jour où j’étais si mal que j’ai parlé à ma directrice de thèse de mon incapacité à avancer plus, elle m’a raconté son propre craquage vers 27 ans et m’a dit une chose qui m’a marquée. Aujourd’hui, devenir adulte, ce n’est pas à 18 ans, ni même à 20, ni même au diplôme. C’est lorsqu’on commence à tenter cette vie, professionnelle et parfois familiale, quand on construit ses repères dans ce nouveau paradigme, et ce n’est pas rare que ça prenne la forme d’une crise. Personnellement, j’avais beaucoup de casseroles qui s’entassaient, dès la prépa, puis tout au long de mes études – mais c’est l’année après mon diplôme que j’ai vraiment lâché, parce que cette vie ne me convenait pas.
      Tu as je crois lu mes billets sur la dépression, l’espoir disparu, les couleurs du monde qui ont l’air fanées derrière le brouillard du mal-être. Tu parles d’aide. Oui, oui, oui ! Si tu ressens encore cela, il faut chercher de l’aide. On ne gagne rien à marcher sur une cheville foulée, à part une aggravation du problème et une convalescence plus longue. On ne gagne rien à ignorer sa dépression à part plus de souffrance et une guérison plus longue. Si vous vous posez quelque part, je t’encourage infiniment à chercher quelqu’un à qui tu pourras parler de tout cela.
      Et enfin, mon dernier point : l’avenir. Justement, j’ai imaginé écrire bientôt un billet intitulé « Qui serai-je ? » Parce qu’à 32 ans, je ne sais pas encore ce que je veux faire « quand je serai grande », je ne sais pas quel métier je pourrai exercer, je ne sais pas où va ma vie. Mais j’imagine ce billet avec espoir, parce que tout ce temps passé à me chercher, et le soutien ineffable de mon mari, et l’acceptation de ne pas rentrer dans le moule me laisse rêver que je trouverai ma place. Que les étapes intermédiaires, pour remplir l’assiette ou rembourser le prêt, ne sont pas des condamnations à vie, simplement le chemin vers MA place. Peut-être qu’il faudra la construire moi-même, ou la chercher dans le recoin le plus farfelu, mais j’ai confiance (parce que l’espoir est revenu même s’il a besoin de béquilles médicamenteuses pour rester avec moi).
      Bref, je pense que tu sais tout ça, mais quand on est morose ou pire, on a du mal à le croire. Alors parole de sœur de grisaille et d’incertitude… ça va aller. Prends soin de toi surtout.

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    3. Merci d'avoir découpé ton message en trois parties, cela va me permettre de me remettre les idées en place entre chaque partie et de te répondre correctement aux différents points qui t'ont touché dans mon article. Merci aussi d'avoir partagé tes réflexions avec moi. J'écris dans ce blog depuis des années mais c'est la première fois je crois que j'ose parler d'un sujet aussi douloureux, et la première fois que je reçois autant de résonance en retour. Ton message m'a beaucoup aidé à me réconforter à la suite de l'écriture de ce billet.

      J'étais aussi consciente je crois de la faiblesse des adultes… J'étais assez critique de leur règle, de leur croyance, mais je me pensais au dessus, toute puissante. Je croyais vraiment que cette bêtise ne m'atteindrait jamais. Ce qui était douloureux pour moi c'était peut-être de me rendre compte que je n'étais pas si forte que ça, que le désarroi des adultes, je le vivais aussi avec la même impuissance.

      Ce n'est surement pas la bonne réaction, mais t'imaginer cogner du poing sur la table face à une incohérence injuste me fait sourire, parce que je me vois en filigrane faire de même. Je me vois crier dans ma tête d'une voix presque hystérique (oui, même dans ma tête je n'arrive pas bien à contrôler ma voix) : « Mais c'est pas possible ! Personne ici ne se rend compte de la gravité de la chose ?!?! » et je revis mon souffle fulminant devant l'indifférence.

      Je sais avoir montré des symptômes de dépression, mais comme lorsque tu évoquais tes épisodes d'orthorexie ou d'automutilation sans pour autant basculer du côté de la maladie, je crois que c'est de même pour moi. J'ai suivi la ligne de la dépression, sans jamais vraiment passer de l'autre côté de la frontière. Je n'avais plus de vitalité (enfin, j'en avais encore un peu, mais très peu par rapport à ce que j'avais connu de moi et ce que je recommence à connaître) par contre il me restait une chose terriblement puissante : la volonté. De la volonté sans joie, c'est devenu chez moi de la colère. J'ai été en colère pendant des semaines. C'est mieux peut-être que de sombrer dans la tristesse, ça m'a fait faire et dire des choses stupides, ça a profondément marqué mon cerveau et mon corps, mais cette colère a permis à ma volonté de s'exprimer. Quand je ne voulais pas me lever le matin, ma colère se mettait en branle. « Bordel ! Et tu crois qu'il va t'aimer comment François si tu restes au lit sans t'occuper de personne ? Allez, fais quelque chose de ta vie ! Merde à la fin ! Je ne veux pas vivre dans une âme que je n'aime pas ! Rayonne ! Purée ! » Et je me forçais à sourire. Le sourire provoque la joie, le sais-tu peut-être déjà. (on croit souvent que c'est l'inverse : que c'est parce qu'on est joyeux qu'on sourit…)

      Puis pour l'aide, l'aide d'un thérapeute, je ne suis vraiment pas en confiance. Je crois qu'un professionnel ne saura pas m'aider. (Tu vois, mon cas est tellement complexe… pas à la portée de la psychologie. Et puis je suis quand même intelligente… il me faudrait quelqu'un de beaucoup plus fort que moi. — Je souris en écrivant cela, mais pour que tu comprennes : au fond, je crois que je le pense vraiment tout ça. Je dois avoir un ego terrible ^^) Et puis de même pour ma dernière entorse, et la seule. J'ai refusé toute aide extérieure et j'ai fait ma propre rééducation, en prenant soin de ma cheville. Elle s'est parfaitement remise.

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    4. Ceci dit, j'ai vraiment besoin d'amitié. J'en ai reçu à travers les messages que j'ai reçu suite à l'écriture de cet article et cela m'a fait un bien fou. J'ai besoin aussi de modèles d'espoir, comme ton projet d'article qui m'intéresse, comme l'exemple de Rozie, pour que j'arrive pleinement à y croire : ça va s'arranger. Comme je me forçais à sourire quand ça n'allait plus, je me force aujourd'hui à croire que je ne vis pas une fatalité. Ca va venir, ma place va apparaitre un jour ou alors je vais tomber dessus et les choses deviendront plus évidentes, plus sensées. Ou alors je vais avoir la force de la construire de toute pièce dans un monde qui n'était pas fait pour elle. Ca va venir donc.

      Je crois aussi que la douance est capable d'exacerber notre vision des injustices et des incohérences et nos sentiments face à elles. C'est vrai, même doués, nous ne sommes pas obligés de mal les vivre (et avant, je ne le vivais pas mal, donc… ça m'est possible. Et ça te l'est aussi en principe, n'est-ce pas ?) et je pensais en écoutant ma maman hier (qui m'a téléphoné inquiète parce qu'elle avait lu ce que j'avais écris ici) : « mon cerveau n'est pas trop bien fait, il me permet de réfléchir à beaucoup de choses, une fois que le tri est fait il saura utiliser toutes ces réflexions pour faire quelque chose de bien, en toute conscience ». C'est amusant : elle regrette que je vois ces choses, moi je regrette qu'elles existent.

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    5. L'histoire de ta directrice de thèse me réconforte aussi, pour un petit détail : elle avait 27 ans. Autrement dit : il n'y a pas d'âge pour devenir adulte. Ce n'est pas, comme tu le dis, la majorité, ni la fin des études, ni le fait d'avoir des enfants, qui fait de toi un adulte. Finalement, c'est toi qui choisis, et tu peux choisir n'importe quel période de ta vie. Cette idée me plait. En fait, j'ai peut-être choisi mon moment ? Ca n'a pas été terrible à vivre, mais aujourd'hui ça va me faire avancer parce que je ne veux pas que ça recommence, je veux apprendre et retrouver ma pleine joie.

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  3. Ton texte me parle, et comment! Il y a tant à dire sur le monde absurde et incohérent des adultes. A partir de l'adolescence dans mon cas, j'ai commencé à ne plus rien comprendre. Les adultes sont, pour moi, fous. Et en plus de ça, ils ne savent jamais rien, à quoi donc cela sert il de grandir?

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    1. Comme le disait Ars Maëlle (et François m'avait fait la même réflexion, alors j'ai souri en la lisant) : on est adulte parce qu'on a survécu assez longtemps. Finalement, tu as raison, ça ne sert à rien de grandir, dans le sens "devenir granitique" (un adulte qui ne sait rien et qui refuse d'apprendre). Parce que grandir au sens propre, ça permet d'attraper des choses sur les hautes étagères, de voir plus loin, d'avoir plus de force…

      De même que toi je crois, il n'est pas question d'entrer dans la danse folle et insensée des adultes. Même si ça doit me couter un peu de sérénité !

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  4. C'est un très beau texte Céline dans lequel tu te livres et qui touche. L'âge adulte, qu'est-ce que c'est?
    J'y suis rentrée comme tout un chacun mais en gardant mes idéaux - qui sont souvent regardés de travers par tous ceux qui ont abandonné les leurs.
    Je suis certaine qu'il existe quelque chose d'autre, un autre monde sous le monde que nous connaissons. Je le vois dans les yeux des gens que je croise, dans leur vérité. Mais cette vérité fait peur. Alors chacun retourne dans sa vie bien rangée et attend que ça passe.
    Si nous nous serrons les coudes, nous pouvons ensemble entrer dans l'âge adulte Céline, main dans la main...
    Je t'embrasse et te remercie pour tes mots.

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    1. C'est exactement l'aide dont je voulais parler : de celle de ceux qui sont prêts à se serrer les coudes, pour que notre passage à l'âge adulte reste juste et réponde à notre besoin de sens ! Certains y arrivent, et d'autres comme moi perdent pied, mais si nous sommes plusieurs à nous dire que c'est possible, et à rendre cela possible même localement, à faire surgir le monde sous le monde, et bien moi je serai fine heureuse !
      Merci à toi aussi pour tes mots. Je le redis encore : vos réactions, à toute, m'ont beaucoup aidé ces deux derniers jours :-) Je compte ne rien gaspiller et avancer avec toute la force dont je suis capable.

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  5. Et bien, je ne sais pas. Je ne sais pas comment mettre de l'ordre dans ma tête et mes émotions pour te répondre, parce que je ne suis pas sortie de ce que tu décris. Je me répète souvent que j'ai besoin d'aide. Et puis je croise un de mes deux amis (je veux dire, ces deux personnes précisément parce que lorsque je parle de ces choses je suis entendue et comprise), et je me dis qu'en fait non, je vais bien.. puisque j'ai été entendue, comprise, c'est que je suis dans le juste ?
    Et je replonge. Très vite. Je me confronte au reste du monde et je replonge.
    Alors, je joue à. A vivre sans le reste du monde (j'ai tenté l'inverse mais ça finit toujours mal), à vivre avec mes idées et mes envies (bizarres), à avoir mille projets de nouveau (en abandonner souvent, en améliorer aussi), à me prévoir un avenir autre (je rêve du principe de la tinyhouse, j'ai osé en parler, on va se lancer dans un équivalent finalement, on abandonne la maison grande, ouf je me sentais déjà dépérir, j'en pleurais..), .. en fait je crois que c'est ça. Je m'échappe de ce qui semble normal aux autres, je n'en peux plus de mon grand appart et de toutes nos choses, je veux m'échapper des regards et des incohérences. J'ai l'impression de creuser ma place, de la bâtir peut-être. Ce n'est pas évident, je finis souvent en larmes (ah, comme là avec ton texte). Je joue à, et je ne dois pas oublier de faire attention à (ce qui me blesse, m'épuise).
    Je ne crois pas avoir répondu.. bien. Je ne pourrai pas écrire mieux..

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  6. Si tu as besoin, je peux aider en écoutant. N'hésite pas.

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A bientôt !
Céline.

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