Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

dimanche, mars 26, 2017

« Maman ? Qu’est-ce que tu fais ?
— Je lis. »
La loutre réfléchis quelques instants en silence.
« Pourquoi je n’entends pas ?
— Parce que je lis dans ma tête. »

« Tu lis pour toi-même ?
— Oui, voilà, c’est ça. »

« Tu entends quand tu lis dans ta tête ?
— Oui, j’entends les mots que je lis. »

… La loutre semble tendre l’oreille.
« Et pourquoi est-ce que je n’entends pas les mots dans ma tête à moi pour moi-même aussi ?
— Parce que tu ne peux pas entendre ce qu’il y a dans ma tête, ma louloute ! »
La Loutre me regarde bizarrement, sans avoir l’air de comprendre.

Pourquoi est-ce que je n’entends pas quand tu lis dans ta tête ?


vendredi, mars 24, 2017

Aujourd’hui, il pleut. Hier aussi. Demain, encore.
François n’est pas là, il participe à une sortie escalade. Sous son casque sous la grêle sous la pluie.
La Loutre est avec moi. Je ne veux pas sortir, le froid ne me fait plus rire. Ses chaussures sont mouillées. L’eau entre dans ses sandales (normal me direz-vous), elle ne sort pas longtemps.
Bon… nous avons juste 9m3 pour tourner en rond. Ca va le faire.
On joue avec l’alphabet. Sauf que voilà, elle le connait presque totalement, ça devient vite ennuyeux. Et puis pour les associations de lettres, le déclic n’est pas là.
On compte un peu. Deux jours de pluie, c’est bon, elle compte jusqu’à dix. Plus ? Ca la fait rire, ça lui donne le tournis. Faut que je laisse tomber l’idée.
Elle sort ses playmobils. Elle joue. Elle veut faire autre chose. Elle range les playmobils. Fait autre chose. Monte sur mes genoux. Me prépare un petit café (qu’elle est choux cette loutre !). Fait semblant d’écrire avec mon ordinateur, me demande de lire. Je lis.

gzkuydniocyfezhcjbce^bdhdkjhjd;gzgdjkfhyry$

Voilà, j’ai lu.
Elle ressort ses playmobils. Elle joue. Elle chante. Je n’aime pas la galette quand il n’y a rien du tout dedans. Nature ou crue. Je n’aime pas la galette…
Je la laisse faire. Je suis sur l’ordinateur. Je lis. Je ne sais pas quoi. Je lis les blogs. Personne ou presque ne poste le vendredi, c’est bien ma veine.
Je poste sur Instagram. J’essaie un peu. Une de mes photos est jolie en carré. Je suis contente de moi.
La Loutre veut aller dehors. Elle chausse ses sandales. Elle enfile son manteau. Elle me demande un chiffon pour essuyer la selle de son vélo.
Je l’entends crier à Jedi d’aller avec elle.
Elle revient, les mains rouges à cause du froid. Je ne trouve pas le second gant. Elle pleure. Je crois qu’il est bien perdu, j’ai dû le laisser tomber en sortant du restaurant hier soir. Elle me dit « C’est triste. », je vois ses yeux qui pleurent encore un peu. Ses lèvres qui se plissent. Ses joues qui s’émoussent. Je la porte à l’intérieur du camion pour lui réchauffer les mains.
Jedi nous regarde, tout mouillé au milieu du parking, calme comme un yogi.
François entre dans le camion. Sa séance est terminée, c’était bien, me dit-il.
Il cherche ses nouveaux amis sur Facebook.
Les playmobils jouent encore, avec une balle planète-terre. Elle leur apprend où sont les océans. Elle lance la balle sur la fenêtre et tente de la rattraper avec les mains et les pieds. Et l’écrabouille. La lance loin. Me manque de peu. Je grimace.
Nous recevons les infos par e-mail.
François ne sait pas pour qui il va voter. Je lui donne une bonne idée, même si elle est complètement illogique il l’aime bien.
La nuit tombe. Le niveau de la batterie du camion est bien bas. On allume quand même la lumière.
Bonne soirée à vous.

Je balaie le sol de notre camion. Ce sol mesure un poil plus d’un mètre carré, le balayer ne prend qu’une ou deux minutes. Il se salit rapidement. Nous entrons et sortons régulièrement, portant sous nos chaussures poussière, herbe et terre qui se déposent sur le parquet. Je balaie souvent. François balaie souvent. Notre loutre balaie souvent. Nous avons chacun une chose différente en tête. La Loutre pense au Petit Prince qui faisait attention à ce que les baobabs n’envahissent pas sa petite planète. François ne comprend pas pourquoi notre Loup se met systématiquement devant lui pour recevoir les petites miettes sur le corps à chaque coup de balayette. Et moi, je n’arrive pas à m’ôter de la tête quelque chose que j’avais lu il y a longtemps quelque part.
Paysage de falaise avec les nuages qui se forment au bout sous le coucher du soleil
Je suis sortie juste avant la pluie, je n’ai pas regretté
C’était un article qui décrivait les us et les coutumes d’un peuple nomade. Il évoquait le fait que les personnes portaient une importance énorme à la propreté de leur roulotte. Ils nettoyaient tous les jours, sans exception. De plus, ces gens faisaient très attention à la pureté de ce qui entrait chez eux. Par exemple, les personnes non nomades étaient rarement invitées, jugées impures. Je n’ai pas retenu toute la liste de ce qui était réputé impur, et ce qui était pur, ceci dit le parallèle que je fais avec mon quotidien est frappant.

Les chaussures. Les boîtes d’aliments. Les couverts. C’est une évidence. Tout ce qui est sale est susceptible de pourrir, moisir, quelque part dans un coin, et ce n’est pas tolérable parce que ce coin appartient nécessairement à notre espace de vie. Le camion est moins protégé qu’une maison. La condensation est parfois amenée à couler des fenêtres, la toile n’est pas partout parfaitement étanche, l’humidité peut s’accumuler dans un recoin et faire de sérieux dégâts chez nos provisions, dans notre isolation, dans nos vêtements… Alors oui, nous surveillons sans cesse. Pour surveiller nous rangeons sans cesse, nous essuyons sans cesse, nous inspectons avec attention chaque tache chaque goutte d’eau chaque odeur à la recherche d’un passage d’eau que nous ne connaîtrons pas déjà.

Je fais de même avec les gens que nous rencontrons. J’ai parfois l’impression que je pourrais devenir cette femme sèche et sans pitié qui dit, en ouvrant à peine les lèvres, parce qu’elle est la gardienne de la tradition : « Non, nous n’invitons pas celui-ci. ». Parce que je vois que lui, lui ne fera pas attention. Il marchera sur la bordure, il tirera un placard sans respecter l’angle, il n’essuiera pas autour de l’évier, il ne jettera pas les miettes de son pain.

Il y a ceux qui gênent toute la nuit, les cartons et la bière au milieu d’eux, bruyant au point de brusquer les étoiles qui pulseraient tranquilles dans le ciel autrement. La musique dans leur véhicule est toujours trop forte. Ils crottent autour des campements, sur l’herbe, entre les rochers, sur leur crotte et entre les papiers et les crottes des autres jusqu’à ce que ça ne soit plus présentable pour personne. Ils laissent les cendres de leur feu au sol, avec parfois du verre et des canettes écrasés dans le centre. On retrouve les mégots, les capsules, les papiers qu’on échappe et qu’on ne voit plus dans le noir, évidemment. D’autres passent autour du camion, regardent par les fenêtres, commentent tout ce qu’ils observent sans pudeur aucune.

En France, chaque parcelle de terre est appartenue. Que ce soit un particulier, une entreprise ou une commune, à chaque fois que nous nous installons, nous sommes nécessairement chez quelqu’un. Chaque trace laissée, chaque herbe pliée, chaque son émis, vole une propriété. Notre discipline est stricte car nous sommes à la merci des refus, à la merci de leurs yeux. « Ici, c’est chez moi ! »

Parfois nous sommes accueillis avec beaucoup de chaleur et de générosité. « Restez tant que vous voulez, je n’ai jamais eu de problème avec des gens comme vous… » On nous offre l’eau, une place bien orientée, à plat, avec assez d’espace pour notre Loup. D’autres fois, toute la terre est imperméabilisée, des barres bien basses nous bloquent le chemin, les fontaines ne coulent plus, les grands axes ronflent férocement tout le jour et toute la nuit. Il nous arrive de nous sentir repoussés, traqués ou détestés quand aucune place n’a été laissée par ceux qui possèdent. « Vous ne pouvez pas rester ici. », qu’ils disent sans se rendre compte que nous ne pouvons rester nulle part. Alors nous trouvons cela injuste, parce que, de place, nous n’en prenons qu’une très réduite aussi bien dans le temps que dans l’espace ; et qu’eux, des places, ils les prennent toutes.
Plage du pont du Diable avec une femme, un enfant et un chien qui marchent.
Là, par contre, parce que ce n’était pas l’été, nous avions toute la plage pour nous.
Pourtant, je n’élève pas ma fille comme si elle vivait dans un camion. Je ne veux pas qu’elle sache que rien n’est à nous et que ce n’est pas près de changer. Je lui laisse croire qu’elle est chez elle partout. Je profite du fait que sa mamie s’est fait plaisir dans un magasin de vêtements pour enfant pour toujours habiller ma Loutre avec des vêtements à la dernière mode. Je ne veux pas qu’on se rende compte qu’elle vient d’un monde où cela n’a absolument aucune importance. Je lui apprends des choses de comme si elle allait quand même à l’école. Comme si elle ne connaissait rien aux arbres, aux oiseaux, à la pluie, à la terre, aux rivières, à la musique du vol des papillons. Elle prend parfois beaucoup trop de place. Elle piétine dans le camion, abîme certainement des choses, se balance à bout de bras comme un orang-outan et disperse ses jeux partout. Je suis très permissive, même si cela nous rend parfois la vie impossible, je ne l’oblige pas à comprendre.

Et pourtant, malgré tous mes efforts, ça se voit quand même. Comme si le vent de la liberté soufflait continuellement dans ses cheveux. Comme si son teint, toujours légèrement hâlé, était celui d’une vie de grand air. Comme si ses jambes musclées, son équilibre assuré, sa manière de s’adresser aux adultes, de serrer leur main, de leur dire bonjour ou bonsoir, comme si tout cela se voyait quand même beaucoup, que c’était immanquable. On me dit : « Elle a quelque chose de sensationnel, votre fille… »

Je l’entends pleurer ma fille, harnachée à l’arrière du camion ; je l’entends nous crier : « Mais je ne veux pas partir ! Je l’aimais trooop ! Je veux le revoir ! Je suis malheureuse, trop triste… », je sais qu’il n’y a aucune vie parfaite. Nos pérégrinations nous font découvrir un grand nombre de personnes formidables, mais pour chaque rencontre, il y a derrière nous quelqu’un que nous avons quitté. C’est malheureux. La Loutre trouve cela affreux, plus difficile à supporter au fur et à mesure qu’elle grandit. Malgré tout, je vois ce que cette vie développe chez elle, et j’en suis assez fière.
Enfant regardant par la fenêtre grande ouverte d’un petit utilitaire
Loutre sortant fièrement la tête par la fenêtre du camion.

mardi, mars 21, 2017

Une semaine riche en rencontres.

Lundi

Ca fait toujours couic dans notre camion. On met le nez dedans, on cogite mais on ne voit pas exactement ce qu’il faut tourner, serrer, ajouter ou retirer. Tanpi, en me baladant au pied de la falaise je rencontre Simon. Il est un peu dégouté, il avait prévu de faire une grande voie mais son second est malade. Moi je dois grimper à St Bau mais il n’y a encore rien de sûr. Après un pti coup de texto, c’est sûr, je suis libre pour faire une grande voie. Le rendez-vous est pris, demain on fait "La Walker des guarrigues". Ce soir on a un wok tout neuf à essayer, c’est Céline qui l’inaugure. Je suis un peu stressé pour demain. Notre chasseuse-cueilleuse le voit bien et se propose de me faire une tisane. La Loutre revient me voir avec une petite branche et me dit:
- « Ça c'est du thym »
- « C’est exact, tu peux le ramener au camion, on en a presque plus. »
Je la suis au camion pour lui montrer le flacon et je tombe sur une énorme boule de thym, elle n’en était visiblement pas à son premier trajet…
- « Je crois que c’est bon là ma louloute, on a de quoi faire ».
On remplie notre flacon et on met tout le reste (une bonne poignée) dans la casserole pour faire ne infusion. Je n’avais jamais bu une tisane de thym aussi concentrée! 

Mardi 

2h00 : je me lève pour vérifier qu’il n’est pas déjà 6h00.
3h24 : je check que le réveil est bien mis.
4h12 : il me semble que là il est 6h00.
5h30 : c’est bon le réveil n’a pas sonné, il me reste un peu de temps pour dormir.
6h00 : j’appuie sur le snooze.
6h02 : j’appuie sur le snooze.
6h04 : j’appuie sur le snooze.
6h06 : je finis par me lever, la walker m’attend…

11 longueurs plus tard (dont trois dans le 7) et après 9h de grimpe on revoit enfin le soleil (qui se couche). C’était génial, j’espère que c’est la première voie d’une longue liste dans cette difficulté. 

Pendant ce temps les filles ont visité les abords de la falaise de St Bau et ont fait un peu de lecture.
En plus de la lecture, les filles ont fait ce superbe petit outil permettant de réduire les embrouilles temporelles avec la Loutre.

Mercredi

C’est réparé, plus de couic ! Pour fêter ça on va au LAEP. On y rencontre Amandine et son fils Paul (enfin surtout moi, Céline les connaissait déjà) puis Guillaume, son mari, autour d’un apéro, chez eux. Ça fait plaisir de rencontrer de nouvelles personnes.

Jeudi

Amandine est arrivée récemment et ne connaît pas encore la falaise voisine. De là-haut la vue est belle et j’irai bien grimper s’il y a du monde. On va y faire un tour mais nous passerons finalement toute la journée ensemble. On va tous au LAEP où notre Loutre devra faire face à une terrible crise du partage du jouet et on se sépare de notre nouvelle amie et de son fils. Pour notre Loutre c’en est trop : d’abord elle doit partager les poussettes avec les autres enfants et maintenant elle doit dire au revoir à Amandine qu’elle aime trooooop ! Elle pleure longtemps.

Vendredi 

On retourne à St Mathieu pour récupérer les perles à compter de la Loutre et on va à Tressan après un passage à la gendarmerie : eh oui on va voter de loin ! On finit la journée dans un parc avec la slackline.
Et on enfile des perles !

Samedi

On participe à une journée autour du thème de la naissance respectée. Cette journée est à multiples intérêts. En tout premier lieu cette manifestation est l’occasion de rencontrer Sandra et sa famille. Une famille que nous avons rencontrée à côté d’Avignon nous avait parlé d’eux. Ils ont une vie similaire à la nôtre mais avec quelques années de vécu en plus et surtout ils sont très sympas. Ensuite nous avions vu qu’un tas d’activités étaient proposées pour les enfants. La Loutre était ravie, le matin il y avait un atelier de cirque alors évidemment elle s’est fait remarquer. Je pense qu’elle ira faire un stage d’une semaine en avril, ça lui plaira beaucoup. Par la suite il y eut des spectacles avec de la semoule fine, des ateliers de sculpture d’argile, de coloriage... le paradis des enfants ! Enfin, et c’était quand même le thème principal de la journée, nous avons assisté/participé à des interventions sur le thème de la naissance respectée. Étant donné qu’il y’a quelque temps nous réfléchissions à la venue d’un second enfant, ça tombait au poil. Je vais prendre ici le temps de vous livrer nos impressions.

Ce terme de naissance respectée englobait l’accompagnement de la grossesse (type haptonomie), le respect des femmes et de la sage-femme qui les accompagne lors de l’accouchement et surtout l’accompagnement des femmes désirant accoucher à la maison et qui implique un suivi particulier. Nous nous sommes rendu compte que notre vision de l’accouchement à la maison était complètement faussée. L’idée que nous avions de l’accouchement en lui-même était conforme au récit des intervenants. Nous savions que les risques étaient minimisés du fait que toute la grossesse était suivie par une seule et même sage-femme et que celle-ci était présente tout au long de l’accouchement. Par conséquent, une personne compétente et expérimentée est là pour prendre la décision de partir à l’hôpital en cas de complication et ce, bien avant que celles-ci ne deviennent critiques. C’est plutôt le côté administratif que nous avions occulté, le fait que seule une cinquantaine de sages-femmes accompagne les accouchements à domicile en France, que celles-ci prennent le risque de se faire radier de leur ordre en cas de pépins et que la pression est telle que certaines refusent de continuer sans une collègue qui les suit dans l’aventure. Nous pensions que pour l’accouchement on choisissait un peu comme dans un catalogue:
- Avec ou sans péridurale ?
- Sur place ou à emporter ?

En fait non, choisir l’accouchement à la maison est presque un acte militant !
Slackline au dessus des vignes de Tressan.

Dimanche

Ce matin une dame d’origine allemande se promène dans le parc avec nous. On papote, elle est très sympa. La Loutre montre à son fils comment dresser Jedi, il est vraiment très doux avec les enfants, plus qu’avec moi ! On file en direction des Gorges de la Jonte. En chemin on s’arrête à la Couvertoirade. C’est un ancien village de templier, il est fortifié et un moulin à vent trône au-dessus de sa colline. La Loutre adore les châteaux, même quand elle est fatiguée ! 
On se gare pour la nuit vers la Blaquererie. Je me souviens qu’il y a des blocs dans le coin. En me promenant je tombe sur un visage connu. Il s’agit de Mateos, un grimpeur à l’accent des Balkans rencontré la semaine précédente au Joncas. C’est fou quand même, on est en plein milieu du Larzac et je tombe sur quelqu’un que je connais ! Le soleil se couche, les blocs attendront bien demain matin.

dimanche, mars 19, 2017

Quand je conduisais en silence pour rejoindre un site d’escalade où François nous attendait, la Loutre me déclare soudain, très enjouée :
« J’ai envie de mettre des paillettes sur le camion !
— Ah oui ?
— Eh oui ! Dans ma tête je me dis Oh… ! Le camion serait trop joliiiiii avec des paillettes ! Je vais les mettre moi-même. Mais un autre jour par contre. Non pas aujourd’hui, je suis fatiguée là… »

Le camion serait trop joli avec des paillettes !

Je ne sais trop pourquoi (peut-être parce que je viens de participer à un événement sur la naissance respectée, qui m’a fait prendre conscience d’un certain nombre de choses…) mais aujourd’hui, je suis prise de l’irrépressible envie de raconter l’accouchement de la Loutre. Mes souvenirs sont âgés de plus de trois ans, je sais qu’ils ont pu être transformés et déformés par le temps, il ne faudra donc pas prendre les faits comme tels, il faudra plutôt en me lisant en saisir l’atmosphère et l’essence pour me comprendre. Je crois aussi que l’accouchement est un long processus qui dure des mois et se termine au moment où l’enfant tend pour la première fois ses membres dans les airs. Autrement dit : en vous racontant cet accouchement, je vais aussi vous raconter ma grossesse.

Je n’ai jamais eu l’impression de fabriquer un enfant. Les gens m’ont dit plusieurs fois Félicitation, je ne comprenais pas bien d’où cela leur venait. François et moi avions simplement ouvert une porte, et la petite Bulle a profité de l’opportunité qu’on lui offrait. (A l’époque je ne savais pas qu’il s’agissait d’une Loutre, et encore moins qu’elle était une loutre du genre Loutre-Koala.) Je prêtais mon ventre et en retour la petite Bulle, avec la délicatesse qui la caractérise toujours, y a fait son nid. Mon ventre gonflait à peine, si bien qu’au RDV de la dernière échographie, la dame qui nous reçu m’a demandé : « C’est pour la première écho ? — Euh… non. — Ah ! C’est pour la seconde alors ? — Non, pas du tout. C’est la dernière. Enfin, si j’ai bien compris… » La petite Bulle s’était installée toute en longueur, je pensais à peine que j’étais enceinte. Je l’oubliais souvent mais ma main caressait mon ventre sans que j’ai besoin d’y penser, comme si la petite Bulle de mon ventre prenait parfois possession de mon corps pour exercer les gestes nécessaires à son développement. Les gens me demandaient : « Ça va, la grossesse ? » Je riais : « Oui, notre bulle est déjà très autonome vous savez. Pas de couches ni de biberons à préparer, le bébé fait tout, tout seul. »


Paradoxalement, j’ai su dès le début qu’elle était là. Non pas dès le premier jour, mais bien avant le test, bien avant les règles suivantes qui ne sont jamais venues. J’ai pissé sur un stylo pour que François me croit. Il me croyait, moi, mais il ne croyait pas le reste du monde. François a toujours pensé que je vivais ailleurs. Puis j’ai su que pour que le reste du monde me croit, surtout la CAF qui nous promettait une belle quantité d’argent que je ne voulais pas refuser, il en fallait bien plus. J’ai appelé le cabinet d’un gynécologue, j’avais lu que c’était comme ça qu’on faisait. Il n’avait aucun RDV à me donner avant la date limite pour les démarches. J’ai pleuré dans le couloir, je trouvais la chose absurde. Et puis je me suis dit que pour une prise de sang et une signature, un médecin généraliste ferait bien l’affaire. J’ai eu le RDV très rapidement. « Pourquoi venez-vous me voir ? — Je suis enceinte, j’ai besoin de ces papiers… »

Ce médecin m’a alors auscultée. Elle a palpé mon corps, n’a pas senti la boule que j’ai dans le sein gauche. Cette boule a été découverte par un gynécologue lorsque j’avais 17 ans, et ce n’était pas le plus compétent de sa confrérie. C’est un test que j’utilise pour savoir si un médecin palpe pour le principe où s’il est un peu alerte. La boule fait quand même plus de 2 cm de diamètre (mesurée par échographie), c’est un test fiable. Le médecin n’était cependant pas intrusive et se débrouillait bien avec les démarches. Elle me faisait les ordonnances pour les prises de sang, je lui ramenais les résultats une fois par mois et je prenais l’ordonnance suivante. Elle m’avait quand même demandé : « Vous avez pris un supplément d’acide folique ? — Non, pourquoi ? — Pour rien. » Au RDV suivant, je lisais sur une affiche colorée de la salle d’attente : L’acide folique, avant et pendant la grossesse pour prévenir les déformations… Gloups.

Je n’ai pas expliqué le titre de ce billet, qui vous a peut-être interpelé. J’exagère, et pourtant. Durant la grossesse et l’accouchement, tout le monde, que ce soit les parents, les médecins, les amis ou la famille, tous jouent au jeu de la vie et de la mort. Quand on nait, on signe à la fois son arrêt de mort. On ne sait pas pour quand. Tout le jeu réside dans cette question. Un enfant malformé ? Non viable ? Une maladie ? La listeria ? La toxo ? Une fausse couche ? Son coeur qui bat comme les étoiles pulsent dans le ciel ? Une hémorragie ? …

… « Vous êtes de rhésus négatif, il faudra vous faire une injection.
— Pour les anticorps ? Je sais, j’y ai réfléchi, je n’ai pas besoin de cette injection. Le père est aussi de rhésus négatif.
— D’accord, me répond le médecin en souriant, je vais tout de même la faire. C’est juste une petite piqure, qu’ils referont après l’accouchement. Je vais le faire moi-même, il n’y a pas de problème.
— Attendez. Je ne me trompe pas en vous disant que puisque nous sommes tous les deux moins, notre enfant le sera aussi ?
— Madame, je vous le dis franchement parce que votre compagnon n’est pas ici mais nous ne pouvons pas être sûrs que ce soit bien le père. Il y a un risque. Jeudi prochain pour le RDV, c’est bon ? »
J’ai hoché la tête. J’ai annulé le RDV dès le lendemain en appelant sa secrétaire, le ventre noué à l’idée que je devrais peut-être me justifier.
« C’est pour annuler le RDV.
— Vous n’êtes plus disponible ?
— Oui.
— Vous voulez le reporter ?
— Non. (mince ! ça manque de crédibilité ton affaire. je me tais. j’attends)
— Voilà, c’est noté. Bonne journée madame. »
La secrétaire a raccroché. Je n’ai plus revu le médecin.

J’ai continué le suivi de la grossesse au sein de la maternité. J’attendais pour mon premier RDV avec une sage-femme, assise comme une enfant bien sage sur un banc au milieu du couloir. Je vois une sage-femme venir chercher une dame qui attendait avec moi. Mon coeur s’est emballé, j’aimais déjà beaucoup cette femme ! Si elles sont toutes comme ça, me suis-je dit, tout va bien se passer. Une autre est passée pour prendre la dame qui attendait devant moi, mon illusion a percé comme le jaune malmené d’un oeuf au plat. J’aimais aussi peu cette seconde sage-femme que j’avais adoré la première. Je croisais les doigts pour tomber sur la première sage-femme.
« Normalement vous devriez être avec ma collègue, me dit la première sage-femme en s’avançant vers moi, mais elle a beaucoup de retard aujourd’hui et j’ai le temps de mon côté. Vous serez suivie par moi, si ça vous convient bien sûr… » Je sautais de mon siège comme un enfant à qui on promet un jeu. J’étais tout sourire, je remerciais mentalement les petits esprits et je suivais cette dame merveilleuse jusqu’à son bureau. J’avais eu bien de la chance.

Cette sage-femme m’a appris beaucoup de chose sur mes droits de femme et de patiente en général. Elle me décrivait précisément les actes médicaux que je me devais de refuser si je n’étais pas consentante (comme le toucher vaginal), me faisait écouter le coeur de la petite Bulle tant que je voulais. Elle ne jouait pas au jeu de la vie et de la mort. Je n’ai jamais eu peur avec elle, je me sentais bien suivie, en sécurité. Elle a senti la boule que j’avais dans le sein. « Vous le savez ?, m’a-t-elle demandé. — Oui, répondis-je, c’est bénin. » Elle n’en a plus reparlé ensuite.

François et moi avions à l’époque déménagé à 300 m de la maternité de La Tronche, à côté de Grenoble. Je me rendais à tous les RDV à pied, je savais que le jour J, nous irons également à pied. J’ai fait une préparation à la naissance en groupe. En sortant d’une séance, l’une des dames qui faisait la même préparation que moi, m’a parlé de sa soeur qui avait pris des granules de Caulophyllum 9CH pour aider à l’accouchement. Je ne sais plus comment, le nom m’a tout de suite frappée et je m’en suis souvenue. Je disais régulièrement à François : il faut que j’aille en chercher… la date approche. Déjà à l’époque, je procrastinais trop. Mon ventre se faisait quand même gros. Je pensais que notre petite Bulle ne naitrait jamais. C’était trop long. Trop d’attente. Trop d’impatience. Je n’avais cependant pas envie de me déplacer jusqu’à la pharmacie, j’envoyais donc François chercher mon graal. Il est revenu à la pharmacie avec du Caulophyllum mais tout de suite, je me suis aperçue que le tube de granules n’était pas de la bonne couleur. C’était du 5CH ! La pharmacie n’avait plus la dilution qu’il me fallait. J’étais trahie. Je pleurais presque. « C’est la même chose, me dit François. — Non ! Non ! Ce n’est pas la même chose ! Avec ça, du 5 !, je ne pourrais pas accoucher. Il faut que tu y retourne. » François, retourna donc à la pharmacie pour rendre ce tube et commander celui qu’il fallait. La pharmacienne s’est bien moqué de lui lorsqu’elle l’a vu revenir. « Alors, elle a dit que ça n’allait pas du tout ? » 

Le lendemain matin, François est allé cherché le tube de 9CH commandé la veille. Je le pris entre mes mains, pleinement soulagée. « Voilà, je vais pouvoir accoucher… » François s’amusait de me voir si fébrile. Le soir, nous jouions aux cartes, j’étais incapable de fermer l’oeil. Je m’énervais. « Il va naître demain ou après-demain, lui disais-je. » Il n’osait pas me croire. J’étais à bout de patience.

J’avais des contractions c’est sûr, mais rien d’intense, rien de régulier. On m’avait dit : « Tu verras, les contractions de l’accouchement, on les reconnait tout de suite… » Bof, disais-je. J’avais des contractions, c’était déjà ça. J’étais un peu euphorique. « Et si nous allions à la maternité ? Ils vont bien nous dire si c’est pour maintenant ou pas ! » Nous avons pris nos manteaux, il était près de minuit, nous avons descendu la colline jusqu’à la maternité. Durant les derniers jours de grossesse, mon pas était devenu lourd et fatigué mais ce soir-là, j’avais l’énergie d’une gazelle. Je marchais si vite, d’un pas si léger et sûr, que Français devait trottiner pour me suivre. Il a pourtant de belles enjambées.

Pour entrer de nuit à la maternité de la Tronche, il faut appuyer sur des sonnettes et attendre que l’on ouvre. Nous attendions avec un père et son jeune enfant dans un couloir sombre. Parfois trop lumineux à nous faire mal aux yeux lorsque l’un de nous se montrait volontaire pour appuyer sur le minuteur de l’interrupteur. La lumière s’éteignait toujours au bout de quelques minutes, nous retombions dans le noir tranquille de la nuit. Et nous attendions. Puis la porte battante s’est ouverte sur une blouse blanche dynamique. Elle nous a sortis de notre torpeur. J’entrais, avec François derrière moi. Nous attendîmes seuls pour avoir un bracelet avec mon nom autour du poignet. Nous attendîmes seuls dans une pièce d’auscultation le temps qu’une sage-femme vienne nous rejoindre. Les contractions étaient ce qu’elles étaient. Douces. Irrégulières. Présentes malgré tout. La sage-femme m’a plu dès son entrée dans la pièce. Elle était tranquille, très chaleureuse, elle avait une sangle multicolore autour du cou pour tenir son trousseau de clefs. Elle m’a rapidement auscultée puis m’a interrogée sur la régularité de mes contractions. « Je ne sais pas bien, lui dis-je, c’est diffus. » Alors elle nous a dirigée vers une autre salle pour me placer autour du ventre un appareil qui les enregistrerait.

Au jeu de la vie et de la mort, je pensais que les appareils en sauraient plus que moi. Je m’étais allongée, les attentes successives m’avaient fatiguée, et je souffrais. L’appareil imprimait les contractions sur une feuille comme un sismographe paresseux. Je souffrais. La sage-femme vint au bout d’une demi-heure environ nous retrouver. Les contractions n’étaient pas convaincantes. Je pris en cachette une dose de Caulophyllum, j’activais dans ma tête un minuteur. Tous les quart d’heure, parfois peut-être au bout d’une demi-heure, ou deux minutes tout juste, je reprenais trois granules. Je relançais le minuteur et j’attendais que quelque chose sonne dans mon esprit pour reprendre une dose. François riait mais je suis certaine qu’il était heureux qu’on n’ait pas oublié le tube de granules à la maison avant de partir. Pour activer les choses, la sage-femme me proposa d’aller marcher une heure et demi dans la maternité et de revenir ensuite pour voir si l’accouchement avait avancé. Devant l’incapacité de l’appareil à comprendre les contractions mieux que moi, je me suis dit immédiatement que je ne reviendrai pas de si tôt.

Je marchais en rond dans le hall de la maternité. Je ne souffrais plus. Quand la contraction montait, je fermais les yeux, je respirais fort, je m’étourdissais et la contraction redescendait en laissant sur son passage un sentiment de bien-être véritable. Je ne me l’avouais pas, mais j’aimais cela. Le vigile qui faisait des allers-retours dans l’établissement me regardait étrangement. Il ne savait pas s’il devait se moquer de moi ou être attendri. Je savais que si je lui souriais, il déciderait de se moquer. Je faisais mine de ne pas le voir passer à côté de moi. Je le sus en remontant, j’avais marché ainsi pendant plus de trois heures, attendant d’être plus sûre de moi avant de retourner dans le service. En fait, cela est clair pour moi à présent : je ne me sentais pas aidée auprès du service de la maternité. Ils m’embrouillaient.

La sage-femme m’ausculta de nouveau. Elle toucha entre mes jambes, je sursautais, elle sursauta elle aussi. Elle avait senti la poche des eaux. « Elle va rompre bientôt je pense, me dit-elle. » Je ne répondis rien. Je n’en savais rien. Ce n’était pas dans mes préoccupations. « Je vous envoie en salle de naissance. »

Pendant la préparation à la naissance, on nous avait dit qu’il y avait deux salles ‘nature’ à la maternité. Elles avaient des noms originaux du genre ‘borabora’. Les zones au McDonald’s de Bessoncourt portent le même genre de nom. Dans les couloirs, en suivant la sage-femme, je cherchais ces salles merveilleuses des yeux (avec des ballons, des trapèzes, des mini-piscines…), je n’ai rien vu du tout. La salle de naissance était toute carrelée. Les meubles étaient en inox. La lumière aveuglante. Le lit au milieu était large, recouvert de draps d’hôpital. On me fit me déshabiller, enfiler une blouse qui ne cachait pas mes fesses. J’envoyais chercher François, paniquée, probablement, car la sage-femme s’empressa d’exécuter mes ordres. Une autre sage-femme entra dans la salle de naissance. « Et François ? — On le cherche, ne vous inquiétez pas. C’est moi qui vais m’occuper de vous. » Je ne l’aimais pas. J’aimais mieux sa collègue qui portait le porte-clef multicolore. Elle me ceintura avec l’appareil qui enregistrait les contractions. Je voulais rester debout pour ne pas souffrir, mon ventre était trop maigre et la ceinture ne tenait pas. Je devais la serrer contre moi. Et puis zut, elle glisserait, ce n’était pas mon problème. François arriva finalement. On nous laissa tous les deux seuls dans la salle de naissance. La sage-femme baissa la luminosité de la pièce. Geste généreux de sa part.

Nous discutions tranquillement François et moi pendant les contractions. Quand elles montaient, je me taisais. François ne s’adressait plus à moi, j’étais incapable de lui dire quoi que ce soit. Et puis elle descendait, me laissant heureuse, et nos badinages reprenaient. Nous parlions de nous. Tellement peu du bébé à venir. C’était étrange. Nous étions surtout très sereins, confiants. Nous nous débrouillons comme des chefs. Quand la sage-femme passait, nous la recevions comme une intruse. Elle partait aussi rapidement qu’elle était venue. L’appareil s’est mis à sonner. J’appuyais sur un bouton pour éteindre la sonnerie énervante. François buvait du thé à côté de moi, je lui en réclamais. « Tu n’as pas le droit, me dit-il, je crois au cas où… » Je pris quand même une tasse. Au jeu de la vie et de la mort, je préférais qu’il s’abstienne. La sage-femme revint, elle m’allongea, me toucha entre les jambes. Elle me cita les centimètres, et repartit. Elle revint pour me gronder car l’appareil, qui transmettait ses infos dans la salle des sages-femmes, n’arrivait pas à bien enregistrer les battements du coeur du bébé. Elle jouait des coudes au jeu de la vie. Elle m’allongea, pour surveiller le bébé. Je souffrais. Je voulais qu’elle parte. Elle repartit. Je me relevais. J’avais une perfusion qui me faisait mal, qui m’entravait. Je souffrais à cause d’elle, la perfusion m’empêchait de vivre les contractions normalement. Je m’accrochais aux barreaux du lit, faute de mieux. François appuyait de toutes ses forces dans le bas de mon dos, mon bassin se démontait et il fallait soutenir cette partie-ci de mon corps. François savait quand se taire, François savait quelle force appliquer sur mon coccyx. C’était un compagnon d’accouchement parfait.

La sage-femme passait parfois pour me parler au beau milieu d’une contraction. Je n’entendais rien, je ne comprenais rien. François lui disait mais attendez donc une minute ou deux avant de lui parler… ! Je saisis quand même cette remarque : « Ma collègue m’a dit que je n’avais pas été gentille avec vous quand je vous ai dit qu’il fallait accepter la péridurale maintenant et qu’après ça serait trop tard… » Si j’avais été la femme méprisante et prête à juger qu’on m’accuse parfois d’être, j’aurais aimé pouvoir répondre quelque chose comme ça à cette sage-femme que je n’aimais pas : Ne croyez-vous pas que j’ai autre chose à faire que d’écouter les pleurnicheries d’une gamine vexée parce que sa collègue est une bien meilleure sage-femme qu’elle ?… J’ai fermé les yeux, la contraction m’a envahie, et j’ai laissée repartir la femme avec son sourire.

Et puis j’eux envie de me rendre aux toilettes. Comment enlever cette perfusion pour me déplacer ? Fallait-il que je me rhabille pour sortir dans le couloir ? François préféra appeler la sage-femme.
« Tout va bien ? demande-t-elle. — Je voudrais aller aux toilettes. — Vous avez envie de pousser ? — Pas particulièrement, je veux juste aller aux toilettes. — Pour faire pipi ? » Je rougis à sa question. « Non… pour faire caca. — Donc, vous avez envie de pousser ? » Mais enfin, quand je veux aller aux toilettes, je n’ai pas envie de pousser, vous… si ? D’après la sage-femme, ce n’était pas possible que ce soit pour maintenant. Elle avait mesuré le col il y a peu. Je n’eux pas le droit d’aller aux toilettes. Elle me fit allonger de nouveau, pour mesurer encore, même si dans cette position j’avais mal. Elle proposa de percer la poche des eaux, pour accélérer les choses. « Mais après, j’aurais mal ? demandai-je. — Oui, mais ça ne durera pas longtemps. » Je refusais. Je m’accroupissais devant le lit. La sage-femme quitta la pièce, peut-être agacée.

Je me rends compte à présent que François et moi avons été seuls la grande majorité du temps. Nous nous débrouillions très bien ensemble. Il n’y avait que cet appareil, qui mesurait mes contractions et qui écoutait le coeur de la Bulle, qui ne fonctionnait pas, qui nous reliait aux sages-femmes. Elle ne savait en fait rien. Rien de plus que moi. Je comptais malgré tout sur elle pour m’expliquer comment faire. La sage-femme revint me voir, bien décidée à jouer de nouveau sa carte de la mort. « Madame, nous ne pouvons plus entendre le coeur du bébé dans ces conditions, il faut vous allonger. » Parce que j’avais peur qu’il se passe quelque chose de mal, j’obéis. Je donnai aussi mon accord pour qu’elle perce la poche. J’obéis pour accoucher couchée, même si je souffrais énormément.

Je disais à François : « Non, je ne veux plus… » Je perdais l’équilibre, je perdais la vue, j’oubliais ce que j’étais sensée faire. Je poussais une première fois. C’était affreux. La sage-femme me dit : « Allez-y, votre bébé n’est pas bien là… » Elle voyait sa tête. Je ne savais pas, j’eux peur que la Bulle se trouvait mal, et que la sage-femme craignait que les choses se compliquent. Cette phrase, c’était la mort qui s’approchait de nous si vite, et moi si inconsciente et égoïste, que je ne l’avais pas vue arriver. Je me souviens de m’être dit Tant pis, et aussi coûte que coûte. Je suivis les indications de la sage-femme. Je sentis ses mains replacer brutalement les miennes comme il fallait sur mes cuisses. Je suivis la poussée sans aucune retenue. J’eux la sensation violente que mon corps se déchirait, que l’enfant qui passait à travers moi se frayait avec l’énergie du désespoir un chemin jusqu’à la vie. J’avais l’impression de me sacrifier pour qu’il survive à sa naissance. Le bébé fut projeté hors de moi. Je n’aurais pas pu faire cet exercice d’abandon une seconde fois.

Pendant les vingt dernières minutes, alors que la sage-femme m’obligeais à m’allonger, qu’elle perçait la poche des eaux, je lui ai laissé mon accouchement entre les mains. Je ne comprenais plus ce qu’il fallait faire, je ne savais plus. Les choses auraient pu être différentes je crois. Dans un autre monde, une femme m’aurait suivi tout du long, elle m’aurait laissé prendre conscience, du début à la fin, elle aurait su m’accompagner car elle aurait su quel accouchement avait lieu sous ses yeux. Tout aurait pu être plus doux, pour la Loutre comme pour mon corps. Je n’aurais peut-être pas été déchirée. Je ne me serais peut-être pas sacrifiée.

Peut-être.

Ce que je regrette, c’est ce jeu de la vie et de la mort qui inhibe toute votre intelligence de femme, d’être humain, toute votre conscience. Elle ne savait pas. Elle ne savait pas plus que moi que la Loutre serrait son cordon dans la main de toute ses forces parce qu’elle avait eu peur pendant son trajet. Elle ne savait pas plus que moi. Elle me disait : au jeu de la vie et de la mort, je vous conseille de m’obéir maintenant, sinon je ne saurais rien vous garantir.

mercredi, mars 15, 2017

Pas mal d’aller-retour entre le Pont du Diable et St Bau cette semaine.

Lundi 

Une tempête s’annonce, on préfère se trouver un coin planqué le temps que la météo se calme. Direction le Pont du Diable. Le soleil brille, pas un souffle de vent. Je vérifie la météo, nos prévisionnistes sont formels : nous sommes théoriquement en pleine tourmente, on m’apprend que nous essuyons de sévères averses. C’est officiel nous avons trouvé l’unique secteur de l’Hérault épargné par les intempéries. On en profite pour laver Jedi dans le fleuve et ainsi faire disparaître ses grosses taches de cambouis.
Quand on vit dans jungle on a des préoccupations plus grave qu'une petite tempête !

Mardi

Hier soir on a bidouillé une canne à pêche à la Loutre, on retourne voir les gros poissons aperçus la veille. Cette fois notre louloute est bien équipée, la poiscaille n’a qu’à bien se tenir ! L’après-midi je vais faire du psychobloc dans les gorges. L’eau me protège de la chute mais je ne suis pas sûr de vouloir connaître sa température. Heureusement je ne tombe pas de la séance.
L’art de ferrer le poisson...

Mercredi

Direction Saint Bauzille de Montmel. Le plan est simple, on y va, si je trouve des grimpeurs je reste, sinon je vais au LAEP avec les filles. Je passe mon début d’après-midi avec quatre infirmières de Montpellier. Les infirmières de chirurgie gastrique c’est toujours très classe et glamour… Pour ceux qui ne connaissent pas encore c’est comme retrouver un peu de l’humour de Jean-Marie Bigard dans la bouche de Laetitia Casta. Je fais quelques voies pas stressantes avant de me faire rouster dans un 7a+/7b. Plus loin je rencontre Lorie et Antoine (les infirmières sont reparties), ils bossent sur un 7b : "le sacre du temps". Je tombe une fois dans le crux, histoire de ne pas la faire à vue et je galère dans la section juste avant le relai. Cette voie est plutôt cool, j’espère que je pourrais bientôt retourner dedans.
On est plutôt bien à St Bau.

Jeudi

Retour au Pont du Diable. J’ai rendez-vous avec "mes" Montpelliérains à St Guilhem. Je n’étais jamais allé plus loin que le village, le cirque est… intimidant. La face Nord est presque oppressante surtout si on s’imagine s’attaquer à l’une de ses voies. Après une 6c de chauffe, j’enquille directement avec un 7a interminable ! Pas de pas de bloc ni de réel crux mais une terrible homogénéité sur 40 m. Une voie très belle, très longue. Safran que je rencontre pour la première fois m’offre un beau vol, on ne peux pas dire que je lui rends la pareil… je le sèche lors d’une chute 1h plus tard. Pour ceux qui ne connaissent pas trop l’escalade, sachez qu’il vaut mieux faire une chute impressionnante, crier comme une fillette et être amorti en douceur par la corde que de tomber de seulement 2m et de s’éclater dans le caillou. La Loutre aurait voulu venir avec moi mais l’approche était trop complexe, elle est restée à la plage et a confectionné un plateau de papillon pendant que sa maman se dégonflait (elle était sensée profité de la chaleur pour se baigner dans l’Hérault).
Le nid de papillon confectionné par la Loutre et sa maman.

Vendredi

Séance de rattrapage : Hérault nous voici ! Température extérieur 24°C, température de l’eau… 10°C. Et dire qu’on envoie Jedi dedans à longueur de journée, il est malade ce chien. On s’est baigné, lavé, rincé, séché. La Loutre, elle, joue tout l’aprèm les fesses dans l’eau. Pour vous donner une idée, quand je l’accompagnais j’étais obligé de sortir toute les 2min parce que je ne sentais plus mes pieds.
Grosse chaleur annoncée pour aujourd’hui ! 

Samedi

On fait de nouveau bande à part. Je pars au Joncas avec Pascal. Il est très fort, très sympa, très calme. C’est un régal de grimper et de discuter avec lui. Je n’arrive pas à faire le pas de bloc du début de sa voie et me contente d’un beau 7b+. Malgré 3 tentatives de plus en plus propres, je n’arrive pas à l’enchainer sans tomber une première fois. Les filles de leur côté ont une liste d’emplettes "récréatives". Mais elle reviendront bredouille, elles ont même zigouillé notre précieux pot sous les roues du camion. Pour finir la soirée, Céline se lance dans la confection d’une table de lit. Le résultat est plutôt satisfaisant (surtout quand on voit le matériel dont on dispose).
Et voici notre table de lit provisoire.

Dimanche

Ce matin il pleut et je dois cicatriser avant de pouvoir grimper de nouveau quoi que ce soit (la grimpe en bermuda a laissé quelques marques…). Avant de partir, on identifie finalement le couinement chelou qui nous préoccupe depuis quelque jours. On  commence à le connaitre notre Otto, ça couinait comme une courroie mais ça n’était pas tout à fait comme lorsque celle de l’alternateur était détendue (subtile n’est-ce pas?). Enfin bon, on a une autre courroie à retendre (la courroie de la pompe à eau) et en attendant d’avoir une fenêtre météo plus clémente on retourne à la piscine du Pic Saint Loup. Ce soir au diner c’est banana pancakes et thé de Noël !

mardi, mars 14, 2017

Vous commencez certainement à le savoir, j’ai terminé en novembre dernier la rédaction de mon second roman. À présent il a un titre —même si je ne suis pas encore certaine de sa pertinence : c’est Omettre. Omettre relate la vie d’une fille, appelée Ambre, qui présente une hyperesthésie du toucher.  Mon ambition est de raconter toute la vie de cette personne particulière, de sa naissance à sa mort. Omettre représente la première partie de cette vie, l’enfance d’Ambre.

J’avais auto-édité Le Souffle. Cette expérience a été très enrichissante pour la jeune auteur que je suis. J’ai pu me rendre compte de tout le travail qu’il fallait fournir pour produire un roman, et un vrai livre. Je sais parfaitement aujourd’hui ce que je suis capable de faire, et ce qui ne me convient pas. Je sais écrire, des choses pas trop mauvaises même dès le premier jet. Je sais me relire —figurez-vous que ce n’est pas si aisé qu’on le croit— et j’ai appris à voir mon écriture lue et relue, à la voir être critiquée, pesée, jugée, appréciée.

Je sais aussi que les parties « vente » et « promotion » ne sont pas faites pour moi. Bien sûr, je suis tout à fait capable de parler avec mes lecteurs de mon livre et de concocter des dédicaces émouvantes/drôles/passionnantes/juste banales à griffonner sur la première page blanche. Mes multiples essais (Porte à porte et Se vendre) m’ont bien montré que vendre et faire la publicité de mon livre ne sont pas des activités qui me conviennent. Je n’y arrive pas, cela me demande trop d’énergie (vitale !!) et je ne m’y sens pas à ma place.

Voilà pourquoi je crois que chercher un éditeur pour ce second roman est une excellente idée. J’ai  l’expérience nécessaire pour lui fournir un bon manuscrit, pour faire à ses côtés un très bon travail d’auteur. Et j’ai entre les mains une histoire très chouette, bien racontée malgré toutes mes faiblesses, à laquelle je promets deux suites tout aussi splendides… Comment dire ? J’y crois : ça va marcher !!! Faut juste qu’un éditeur y croit aussi et c’est dans la poche, n’est-ce pas ? Un-seul-é-di-teur. Ca me parait possible même si, je sais sans naïveté, que la concurrence est rude.

Mon plan d’attaque

Alors, quand on cherche un éditeur et qu’on n’a pas déjà un pied dans la maison, on fait comment ? Et bien… je ne sais pas bien comment il faut faire, je vais simplement vous décrire mon propre plan d’attaque. Il allie avec brio audace et pragmatisme. Hé hé, quand je recevrai mes lettres de refus je ferai moins la maligne donc, j’en profite aujourd’hui.
Six personnages en quête d’auteur
Je suis tout aussi petite devant la porte des éditeurs
J’ai commencé par évaluer les moyens financiers qui étaient à ma disposition pour mener à bien mon projet. Notre budget est serré, il nous permet de manger très convenablement tous les jours, de payer le GO pour Otto, de trouver ici et là des activités pour toute la famille, de payer les garagistes en cas de besoin (faudrait pas que ça devienne trop récurrent quand même…), enfin, ça va, ça tient. Mais non non et non, je ne peux pas payer les impressions, les reliures et les frais postaux d’une dizaine (que dis-je ?) d’une vingtaine de candidatures. C’est très clair pour moi : mon éditeur sera un éditeur qui reçoit les manuscrits par e-mail. Je ne comprends pas d’ailleurs pourquoi ils ne le font pas tous. Ont-ils, peut-être, peur d’être débordés sous les propositions ?

Voilà pour le premier point : 

je contacte les maisons d’édition qui aiment les PDF.


Pour les trouver, je feuillette internet. Je m’appuie sur le travail d’autres auteurs à la recherche d’un contrat et je regarde les maisons d’édition des livres qui me plaisent dans les librairies et les médiathèques. Pour chacune, je regarde ce qu’elle édite. Si mon livre semble faire parti de ce qui lui plait, je l’ajoute à ma liste. Bon, j’avoue, parfois j’ajoute juste un éditeur qui me plait même si en mon fort intérieur je sais que mon roman n’est pas assez… ou trop… pour lui. 

Ensuite, je choisis mes éditeurs avec soin.


Je me tourne vers mon amie super géniale qui joue pour moi le rôle d’une agent littéraire du tonnerre. Que fait-elle ? Déjà, c’est très important, elle m’aide à croire que mon roman a toutes ses chances d’être publié. Ensuite, elle me donne quelques tuyaux glanés au cours de ses expériences. 1/ bien retravailler le début d’Omettre, qui est un peu flottant encore aujourd’hui. 2/ mettre en avant ce qui peut intéresser les éditeurs (je suis assez prolifique, j’ai un blog, je mène une vie atypique). 3/ j’ai déjà une expérience d’écrivain avec Le Souffle.

J’y crois et je mets toutes les chances de mon côté.


Aujourd’hui (et je mettrais régulièrement le compteur à jour sur le côté droit de ma page) j’ai envoyé mon manuscrit à 12 éditeurs et 1 l’a déjà refusé. En parallèle, je prépare la suite du roman et j’utilise les retours de mes bêta-lecteurs pour peaufiner le premier tome.

Mon idée super-géniale est la suivante : si un éditeur a refusé mon roman une fois après l’avoir survolé et que je suis persuadée qu’il pourrait/devrait lui plaire, je n’hésiterais pas à lui renvoyer le manuscrit retravaillé grâce au travail de mes bêta-lecteurs. Il est dit partout que Bernard Werber, qui vit à mon avis de sa plume aujourd’hui, a envoyé le manuscrit des Fourmis pas moins de 6 fois à son éditeur actuel (Gallimard). Je m’accorde le droit de faire toujours mieux, et j’accorde le droit à un éditeur et à son comité de lecteurs surchargés de se tromper sur mon compte.

Je me promets de ne pas abandonner.


Pourquoi vouloir être éditée ?

Je sais bien que j’ai peu de chance de gagner de quoi subvenir aux besoins de ma famille en faisant éditer mes romans. Peut-être même moins que ce que j’ai gagné grâce à l’édition du Souffle. Mais j’ai en moi deux besoins fondamentaux : j’écris pour être lue (par l’Explorateur d’abord, puis par ceux qui seront intéressés) et je veux avoir un contrat. Je veux travailler. Je veux pouvoir dire sans problème Je suis écrivain parce que Regardez, j’ai un papier qui le prouve. J’ai besoin de cette reconnaissance. Bien sûr, je pourrais travailler sur moi pour m’en passer, mais je crois que je suis déjà bien assez nihiliste comme ça ^^

Etre édité représente également la possibilité d’ouvrir mon écriture à des lecteurs qui n’appartiennent pas à mon entourage immédiat (la famille, mes lecteurs de blog, les voisins…). C’est aussi une belle carte d’entrée pour les salons du livre, les séances de dédicaces, le plaisir de voir son roman sur les étagères des librairies. C’est aussi les tripes nouées à la vue d’une critique dans un magasine ou un journal local. Etre édité, c’est voir son oeuvre lui échapper et lui espérer la plus longue vie possible.

Etre éditée, c’est un rêve d’enfant

mais l’idée est toujours magique pour l’adulte que je suis.

dimanche, mars 12, 2017

En randonnée, la Loutre me questionne :
« Maman, pourquoi la nature est jolie ?
— Il y a tellement de choses dans la nature… Toi, tu la trouves comment ?
— Je la trouve vieille. »

La nature est vieille.

Fourni par Blogger.

Pour papoter

Instagram

Contactez-nous !

Nom

E-mail *

Message *