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Ma fille a une carie…

Ma fille se brosse les dents. Elle me dit qu’elle a fini, je trouve que ce fut un peu rapide. C’est que j’ai pris une bonne résolution depuis trois jours : penser à son brossage dentaire deux fois par jour, et ne pas oublier ! Alors je prends ça très au sérieux. « Ouvre ta bouche, ma loutre, je vais regarder. »
Ouf, la louloute en question ne s’est pas transformée en relouloute pour l’occasion, elle ouvre grand la bouche pour me laisser voir l’affaire.

Et là, au beau milieu de sa molaire, un point noir. Bien rond. Avec un petit reflet brun.

Pas de panique.
« Tu as oublié un grain de myrtille sur ta dent. Je le brosse ? »
J’ai l’autorisation de la poulette. Je brosse.
Il ne part pas.
Je brosse.
Il ne part pas.
Pas de panique.
Je prends ma brosse à dent de grande (et si elle brossait mieux ?) et je rebrosse encore cette petite dent toute blanche à point noir.
Le point ne part pas.

J’essaie de le faire partir avec un cure-dent. Avec le chas d’une aiguille, mais rien n’y fait.

Comment passer en moins de deux minutes d’une maman confiante à une mère indigne ?

Mais pourquoi pourquoi ma fille a-t-elle une carie ? Elle n’a que deux ans même pas et demi ! Mais comment peut-elle avoir une carie, déjà ?!
Mais pourquoi n’ai-je pas pensé à ma bonne résolution avant ?
Mais pourquoi l’ai-je laissé se brosser les dents seule jusqu’ici ??
Mais pourquoi suis-je aussi stupide ?

Oui c’est vrai qu’elle grignote parois dans la journée. Des trucs sucrés en plus. Mais quand même, on mange plus de fruits que de confiseries à la maison… C’est vrai que son papa est ultra sujet aux caries. J’aurais dû me méfier. J’aurais dû y penser ! J’aurais dû réfléchir ! Mais à quoi me sert mon cerveau ???

Deux jours auparavant, à peine, au lieu d’accueil parents-enfants de mon petit coin de France, on avait justement parlé des dentistes pour enfants. Des super dentistes qui ne font pas peur à nos pitchouns. Qui expliquent tout. Qui prennent le temps. Qui ne font pas mal… Ni une ni deux, je me jette sur mon téléphone et je demande le nom du dentiste en question à l’animatrice qui nous en avait parlé.

Le lundi, j’ai un rendez-vous pour dans huit jours. J’ai l’impression de rattraper mes fautes, doucement. Enfin, ne t’inquiète pas adorable petite loutre, il va te soigner. Sur internet, je lui montre le cabinet, la tête du dentiste avec lequel elle a rendez-vous, elle est très contente de pouvoir y aller ! J’ai l’impression de la tromper.

Et puis nous allons dans un magasin. Je vois une belle barre de céréales bio avec des fruits secs et des graines complètes et tout et tout, ça a l’air super ! J’en achète une pour moi, une pour la loutre, une pour son papa quand il rentrera. Nous la mangeons dans la voiture.

Dans ma tête : « Elle est hyper sucrée cette barre… Des graines enrobés de sucre… Hum ! Le paradis des caries ! Et en plus, ça colle aux dents ++, ah… C’est la dernière. Après, je ferai attention. Je ne donnerai plus que des pommes à l’adorable… »

Et en entrant à la maison, je regarde encore cette petite carie, histoire de me faire un peu de mal, encore.

Et vous savez quoi ?

Le grain de myrtille était parti !



N’empêche, les dents c’est du sérieux. N’hésitez pas si vous manquez d’infos sur le sujet, à éplucher toutes les pages internet, comme je l’ai fait ce week-end, et à demander conseil.

Deux brossages par jour, maintenant, nous nous y tenons !

Couper le cordon

Depuis qu'il vit avec nous, ça a toujours été comme ça. On ne peut pas faire quelque chose sans qu'il approche son museau du placard dans lequel on farfouille, du stylo avec lequel on écrit, du gâteau qu'on est en train de manger. Il est curieux, il veut tout faire avec nous et surtout : il ne veut jamais être seul ! C'est une chance pour lui, je travaille à la maison. Seul, il ne l'est quasiment jamais. En peu de temps il a parfaitement su nous faire comprendre que la solitude lui était intolérable. Des livres déchiquetés, des feutres dégoulinants sur le parquet, des portes défoncées, des pots de fleur renversés, des matelas éventrés… Nous avions peu d'affaire dans la maison et c'est tant mieux. Avec lui, nous en avions toujours un peu moins. L'ennuis et la panique le prenait, et s'en était fini de l'ordre apparent. Il arrivait même parfois, dans sa folie, à se blesser.

Petit à petit, nous avons su nous absenter un petit peu sans revenir avec la maison saccagée. Des astuces. Une cage de transport pour le maintenir loin de tout, un petit enregistrement de la loutre et de moi pour le garder calme et serein en notre absence. Il fallait faire très attention à ne jamais garder aucun objet proche de sa cage car il trouvait toujours le moyen de l'attraper pour en faire des confettis (quitte à se blesser le museau !). Des jeux toujours plus longs pour le fatiguer. Des sorties. Du dressage. Mais en fin de compte, nous n'avions jamais vraiment régler le problème.

Jedi ne sait pas être seul.
Sans nous, il devient fou.

Comment ne pas s'attacher ? Il est tellement miiiignoooon !

Je me souviens très bien de ce jour où j'avais décidé que s'en était trop : il ne dormirait pas avec nous cette fois. Nous avions depuis plusieurs jours abordé une séparation en douceur. Les choses s'était bien passées mais était venu le moment pour nous de fermer la porte entre lui et nous. De le laisser pour la nuit dans une pièce, et l'Explorateur et moi dans une autre. François n'était pas présent ce soir là, c'était à moi de coucher la bête. Bête plutôt intelligente qui avait très bien compris ce qui se tramait pour la nuit. Il s'était couché sur notre lit (chose qui est notée interdiction absolue pour lui !) et refusait obstinément d'en sortir. Je l'avais déjà poussé plusieurs fois mais à chaque fois il revenait sur le lit avant que j'ai le temps de l'attraper et de le diriger dans sa pièce. Je m'énervais. Il s'énervait aussi. Cette histoire allait mal finir… Jedi était encore petit à ce moment là, mais il était déjà plus fort que moi.

Ce que j'ai fait ce soir, je ne sais pas très bien si c'est bien ou mal. Toujours est-il que ça a fonctionné. J'ai pris un vaporisateur d'eau pour les plantes et j'ai visé mon chien avec jusqu'à ce qu'il décide de fuir dans la pièce où il devait dormir. Ce fut une scène assez loquace. Moi, avec mon petit vapo, courant après un chien qui se carapate comme il peut à travers toute la maison…

Une fois qu'il fut sans sa pièce, nous ne l'avons plus entendu de la nuit. Et nous n'avions plus eu le moindre problème pour le coucher.

Cette fois là, j'ai usé de violence et d'intimidation pour éduquer mon chien. Je n'en suis pas fière, pas fière du tout même, mais je me suis trouvée comme les parents qui ne savent pas faire autrement avec leurs enfants. Je ne savais pas comment faire, et je ne le sais d'ailleurs toujours pas.

J'ai toujours su qu'il y avait un problème avec Jedi. Un chien qui se met véritablement dans tous ces états dès que ses maîtres s'absentent, ce n'est pas normal. Nous ne lui demandions pas de rester toute la journée seul, toute la journée à s'ennuyer sans nous mais seulement d'accepter de vivre à plus de 4 mètres de ses maitres. Je pense que ce n'est pas trop demander à un chien de bientôt deux ans…

On pourrait dire qu'il me menait par le bout du nez ce chien. Ne me laisse pas seul, sinon je casse la baraque et je me rends malade. J'alerte les voisins et je te fais culpabiliser pendant des jours et des jours. On pourrait effectivement penser les choses de cette façon. Et pourtant, nous avions un chien assez bien dressé. Qui sait respecter les règles de la maison. Qui attend gentiment qu'on lui dise « Ca y est, tu peux te jeter sur ta gamelle de nourriture… ». Qui s'assoit quand on lui demande. Qui apprend des ordres plus complexes aussi, comme de sauter un banc, puis de passer entre mes jambes, puis de s'allonger à mes pieds, puis de s'assoir et de faire un tour sur lui même et le tout avec le sourire. Et puis les histoires de dominants/dominés, je n'ai jamais accroché. Ca ne fait pas parti de mon monde.

Mais nous n'avons jamais su comment faire pour régler ce problème. Eduquer un chien, ce n'est pas seulement lui apprendre deux ou trois tours, c'est faire en sorte qu'il partage une vie sereine et équilibrée avec ses maîtres. Et ça, ce n'était franchement pas réussi.

Alors quand nous passons plusieurs nuits dans le camion et que mon très cher canidé m'empêche de dormir plusieurs nuits de suite… tu vois ? Parce qu'il reste une place pour lui au pied de notre lit et que c'est franchement mieux que de rester dehors… je me suis fâchée. Je me suis fâchée et j'ai surtout compris.

Si mon chien était comme ça, incapable de rester autonome une ou deux heures d'affilées, c'était entièrement de ma faute. Comme il est toujours dans mes pattes, je suis aussi toujours dans les siennes. Au moindre sifflement de sa part, je vais m'assurer que tout va bien pour lui. J'ai peur qu'il ait faim. Qu'il ait froid. Qu'il s'ennuie. Qu'il oublie quelque chose qu'on lui a appris. Et de fil en aiguille, qu'il casse quelque chose.

Pourtant, c'est un chien adulte, rustique, intelligent, avec de bons réflexes naturels, que j'ai à la maison. Un chien qui s'endort dans la neige. Un chien qui peut courir des kilomètres et des kilomètres devant mon vélo. Un chien pas agressif pour un sou, mais avec des crocs aussi longs que mon petit doigt. Comme un loup, mais attentif à ma voix.

J'étais comme les mamans qui ne savent pas lâcher leurs bambins. Sauf que moi, c'était mon chien.

Alors cette semaine, j'étais résolue à couper le cordon. Est-ce qu'il reviendra toujours à mon pied ? Est-ce qu'il m'écoutera encore ? Est-ce qu'il m'aimera toujours ? Des questions que j'ai remis à plus tard. Pour que tout le monde se mette bien dans ses baskets. On verra bien. Le principal dorénavant, c'est qu'on aborde une relation vraiment équilibrée.

Il se prépare pour la course…

Ce soir-là, le soir où les choses se sont faites, Jedi dormait dans sa cabane à l'extérieur du camion. Sans cela, il grattait contre la carrosserie jusqu'à ce qu'on lui permette de rentrer… Et Jedi avait bien compris que lorsqu'il grattait le fond de sa cage, cela me réveillait. Et il me réveillait à intervalles réguliers, jusqu'à ce que je cogne doucement contre la vitre et que je lui dise : "Roh, dodo maintenant !" A intervalles parfaitement réguliers, il m'entendait et il se recouchait paisible. Et moi, je mettais longtemps à me rendormir…

Et puis je suis sortie le voir. Mais qu'est-ce qui n'allait pas à la fin ? Je l'attache au camion et je positionne sa cage contre la carrosserie pour protéger notre camion de ses attaques. Et il pleure à n'en pas finir. Il cogne un peu le camion pour me réveiller. Il pleure encore. Mon coeur battait la chamade. J'avais peur qu'il finisse par casser quelque chose. Je l'entendais pleurer. Il était impossible de dormir dans ces conditions.

Alors je suis ressortie. C'est aujourd'hui, me suis-je dit. C'est aujourd'hui ou jamais.

Et je me suis fâchée. Rouge et noir. J'ai crié sur lui. J'ai dit des gros mots (oh my God !). J'ai tapé contre sa cage. J'ai répété maintes et maintes fois ce mot qu'il comprend : Non, non, non et non ! J'ai crié encore. Il fallait me voir. En furie. Sous la lune. Au milieu d'un champ. A crier contre un chien qui ne comprenait rien à ce que je disais.

Il a penché la tête sur le côté par intérêt. Il a senti mes mains. (mes mains ont-elles une odeur spéciale quand je suis en colère ?) Et quand j'ai ouvert sa cage, il est entré dedans. J'ai fermé sa porte et je suis allée me coucher.

Je l'ai entendu pleurniché quelques secondes et puis ce fut le silence.

Je vais tout vous avouer. Dans ce silence, je me soudain demandée s'il allait bien… Comment ça se fait qu'il ne dit plus rien, mon chien ?

Et puis je me suis retenue d'ouvrir la fenêtre pour voir ce qu'il faisait. J'ai fermé les yeux. Et j'ai dormi.

Depuis, je l'ai laissé plusieurs fois seul dans la maison. Plusieurs fois seul près du camion. Plusieurs fois détaché lorsque nous étions arrêtés dans un lieu isolé. Tout n'est pas parfait, évidemment. Cette nuit je l'ai laissé dormir en dehors de sa cage et nous avons trouvé des traces de pattes sur la carrosserie ce matin. Mais il n'a pas fait de bruit. Il n'a pas gratté. Il n'a pas voulu me réveiller.

Oui, je n'ai rien fait d'extraordinaire. J'ai crié mon angoisse, ma fatigue, toutes les pressions que je me mettais sous la lune. Et j'ai décidé d'en finir avec cette relation épuisante.

Et mon chien devient un chien normal je crois.

J'ai coupé le cordon.

Visite de Colmar avec le loulou.

Une question d'intensité

Calculer l'intensité

L'intensité en physique désigne une quantité de trucs répartis sur une surface ou un temps. Par exemple, l'intensité électrique est une quantité de charges traversant une section donnée en une seconde. L'intensité sonore (acoustique) quant à elle est la puissance d'un son répartie sur une surface. On peut remarquer facilement, qu'à puissance égale, plus la surface est grande et plus l'intensité sera faible. La puissance est davantage répartie sur une grande surface alors qu'elle est plus condensée sur une petite surface. Il en est de même avec l'intensité électrique. A charge égale, l'intensité sera plus faible si on dispose de davantage de temps pour la faire circuler.

La notion d'intensité est également utilisée en économie. J'ai déjà vu l'expression « intensité capitaliste ». Ici au lieu de répartir mathématiquement le truc sur une surface ou un temps—enfin, dans ce cas précis faut pas tergiverser : le truc c'est l'argent — on le répartit sur un nombre de personnes. On fait d'autres calculs aussi, mais je ne comprends pas très bien le principe de tout cela donc je ne vais pas m'attarder…

L'intensité s'apparente à un débit ou à une concentration. On pourrait s'amuser à définir toutes sortes d'intensités en prenant une quantité bien définie que l'on divise par une autre quantité mesurable de façon à obtenir une mesure assez homogène dans le temps et (qu'on espère) capable de décrire ce qu'on étudie. On obtient donc pour un phénomène donné une intensité chiffrée que l'on peut comparer avec une autre intensité du même type.

Par exemple, si je définie une intensité de commentaires sur un blog de la façon suivante : nombre de commentaires postés sur un blog pour une semaine, l'intensité moyenne de mon blog serait donc de 8,5 Com.Semaine-1. Et là je suis bien contente.

Oui je suis bien contente car j'en arrive (enfin) au sujet que je voulais évoquer avec vous. Cette intensité chiffrée me donne un faux sentiment de maîtrise. Connaître une intensité ne nous informe pas sur une question que l'on pourrait naturellement se poser, et nous détourne même de cette question : est-ce intense ? Vous, qui tenez peut-être un blog comme moi, pouvez-vous me dire si votre page est intense ? Vous aurez deux réponses que l'on admet généralement :
1. J'ai calculé. Mon blog est à 10 Com.Semaine-1, donc il est plus intense que le votre ;
2. Tout dépend de ce qu'on entend par intense, n'est-ce pas ?

Dans la première possibilité vous ne répondez pas à ma question qui demande pourtant une réponse simple (je ne demande même pas de justification) et dans la seconde, vous ne répondez pas non plus. Car vous avez parfaitement compris le problème : on ne sait pas dire si quelque chose est intense ou non. Même après avoir calculé une intensité.

Belle lanterne, de nuit, dans notre Otto

La subjectivité de l'intense

Est-ce intense, ou n'est-ce pas intense ? Tout cela est extrêmement relatif. Reprenons l'exemple de l'intensité électrique. 0,25 ampères, est-ce intense ? 15 ampères, est-ce intense ? Et bien, tout dépend du diamètre et de la matière dans laquelle vous comptez faire circuler ces ampères. Certains fils électriques fondent, d'autres voient à peine le courant passer.

Votre vie est-elle intense ? Vos émotions sont-elles intenses ? Le problème que vous rencontrez actuellement est-il intense ? Quelle question si simple et à la fois si compliquée, n'est-ce pas ? 

Nous sommes tous faits comme ces fils électriques. Le caractère intense de ce que nous traversons est totalement subjectif. Il dépend de notre nature, de ce que la vie nous a appris, de ce que nous attendons d'elle, des événements antérieurs, et d'une bonne volonté divine. Je me souviens d'avoir eu deux accidents avec mon vélo lorsque j'habitais Grenoble. Pour le premier, en retard à l'école, une voiture a foncé sur moi dès la sortie de ma maison. Mon vélo a été plié à 90°. Pour le second, un soir j'ai foncé droit sur un bas poteau d'un trottoir. J'ai été stoppée net et je me suis pris le guidon dans le ventre. Ce sont clairement deux accidents très intenses. Et pourtant je n'ai risqué ma vie que dans un seul.

Lorsque je porte un regard sur ma vie, je n'ai absolument pas l'impression qu'elle soit intense. Je me vois plutôt éteinte, ennuyeuse. Lorsque le soir, je me demande ce que j'ai bien pu faire de cette journée, rien ne me vient à l'esprit. Je sais bien que je n'ai pas tourné en rond toute la journée et pourtant je n'arrive pas à me reformuler mes actes. Alors oui, j'ai été terriblement surprise lorsque ma maman m'a dit un jour au téléphone : « Tu mènes ta vie à 200 à l'heure. » Mais où était donc passée cette intensité que je n'ai pas vue ?

Le problème survient dès que l'on essaie de quantifier cette intensité. En quantifiant, on lui fait perdre son caractère subjectif. En pensant simplement « C'est l'événement le plus intense que je n'ai jamais vu. » on oublie l'intensité de nos autres souvenirs. Réfléchir à l'intensité, c'est perdre la notion de l'intensité. Ne me dites pas non, essayez. Trouvez l'événement le plus intense de votre vie. Le plus beau jour de votre vie par exemple. Un mariage ? La naissance d'un enfant ? Une rencontre ? Qu'oserez-vous négliger ?

Il en est de même à la course à l'intensité. Toujours plus intense. Toujours plus pur. Toujours plus beau ou plus triste… On s'aperçoit très vite que cette recherche est vaine. Alors on se lance dans une slow-life en oubliant parfois que le problème n'est pas dans la course, le problème réside dans cette intensité que l'on nous a fait passer pour quantifiable.

L'intensité bafouée

Il faut redonner à l'intensité son caractère subjectif et instantané. Après mes deux accidents de vélo, j'ai été choquée mais cela n'a pas duré. Ceci dit, je n'avais pas la possibilité de dire : « Non, en fait ça va. Ce n'était pas si intense que ça… » Pourtant je l'ai fait. Je l'ai fait car je ne savais pas à l'époque combien il était dangereux de chercher à rationaliser l'intensité. Je m'étais demandée : suis-je vraiment passée à côté d'un accident grave ? Aurais-je vraiment pu me blesser ? De combien ? Est-ce important finalement ? De combien cela fut-il vraiment intense à côté… d'une guerre ? d'une pandémie ? de la disparition d'une espèce ?

C'est ainsi que petit à petit, événements après événements, je suis passée à côté de l'intensité de ma vie. Car elle n'est pas « intense à côté de… » non, seul mon propre corps et mon propre esprit peuvent me dire quand et comment elle peut être intense.

Il en est de même pour tous vos soucis, vos expériences, vos souvenirs, vos questions, votre vécu. Vous seul pouvez affirmer s'ils sont intenses ; vous seul pouvez me dire si votre site internet est intense. Il n'y a rien à comparer. Rien à mesurer. Je ne dis pas ici qu'un calcul d'intensité n'est pas utile en soi, je dis simplement qu'il n'apporte rien à la question portant sur l'intensité intrinsèque de ce que vous observez.

Aujourd'hui j'ai clouté les quarts de rond. Ce n'était pas intense. Je me suis fâchée contre François qui me reprenait parce que j'allais plier mon clou. C'était intense. J'ai ensuite peint les quarts de rond. C'était intense. J'avais peur de mettre de la peinture là où il ne fallait pas. J'ai mis un peu de peinture sur la banquette. Ce n'était pas intense, j'ai essuyé tout de suite. Ma journée a-t-elle été intense ? Non, j'étais fatiguée, je voulais rester tranquille. Ce soir Jedi pleure un peu car il ne veut pas dormir dehors. C'est intense pour moi.

Après avoir dit tout cela, j'ai une drôle de voix dans ma tête qui critique et qui juge. Quoi ? Ca c'est intense ? Ah bon, tu es sûre ? Pourquoi ? Comment cela peut-il être intense ? Et si c'est intense, fait autrement : rentre ton chien dans le camion par exemple et ça ira mieux…

Cette drôle de petite voix, je ne l'applique pas seulement à moi, je l'applique aussi parfois à ce que d'autres personnes disent ou écrivent. Je reviens sur leur intensité. Je compare leur intensité à la mienne, à d'autres choses du monde. Mais-mais, maintenant je sais que c'est un reflex qui n'apporte rien et au contraire qui détruit l'intensité de la personne qui la vit.

Nous n'avons pas à dire « Ne soit pas triste » ou « ce n'est rien », non, ce n'est pas rien. L'intensité de chacun mérite d'être entendue et n'a aucune légitimité à prouver. Alors, écoutez vous et surtout ressentez-vous. Sans jugement aucun, il n'est pas question de se retourner contre soi-même et de trop chercher à comprendre cette intensité. Elle est insaisissable par nature.

A trop éclairer ma petite lanterne, on ne voit plus sa petite lumière.
A trop remuer l'eau du sol, je décolle le sable qui était au fond.

Si j'étais pas le cerveau qu'on croit ?

« Oh toi ? Tu sais tout faire ! C'est dingue… Tu sais tout faire, n'est-ce pas ? »
Ma mamie me disait toujours ça. Il est vrai que je sais faire pas mal de choses. Tout, je ne sais pas très bien si je sais déjà tout faire mais à chaque fois que je touche à une activité (intellectuelle ou manuelle), globalement, j'y arrive. Et je n'excelle jamais. Je me lasse avant de très bien savoir faire.
En fait, j'ai l'impression d'être un grand singe à qui on veut apprendre des mots. J'en apprends 10, 20, 50 —mon éleveur est impressionné par mes prouesses !— et puis arrivent les 120 mots et… je n'arrive plus à rien.
Je ne sais pas affronter mes limites.

Je couds, j'apprends comment fonctionne la machine à coudre qu'on m'a confiée. Je comprends. Et soudain… Je me lasse. Je ne veux plus coudre. J'entends : « Je t'apprends à faire une glissière si tu veux… » mais je sais déjà. Je sais, mais je ne veux pas savoir faire. Je ne sais pas coudre droit. Je ne veux plus bâtir. Je ne veux plus utiliser d'épingles. Je ne veux plus avoir des patrons. Je ne veux plus mesurer mes tissus. Tout m'ennuie.

Il faudrait que je me force un petit peu mais dès que je pense à cette éventualité, elle me rend malade. J'ai des migraines. Mon coeur se retourne. Je ne trouve plus le sommeil. Je me sens absolument malheureuse. J'ai envie de tout arrêter. C'est comme une aboulie qui me prend.

Je suis allergique à la ligne qui sépare le travail amorcé du travail bien fait.

Vous avez peut-être reconnu la signature ? C'est une photo de Dame Ambre !

Partout où je suis, dans tout ce que je fais, dans tout ce que je réalise par les mots ou les gestes, c'est vide de sens et de réalité. Tout savoir c'est surtout ne rien savoir faire. Je ne me sors pas de ce paradoxe. Qui m'effraie, qui me terrorise. Parce qu'il y a une différence fondamentale entre le savoir et la réalisation. L'un est continu tandis que l'autre est discret. (je vous laisse deviner qui est qui). Ce que je veux dire par là c'est que lorsqu'on sait, on ne peut pas réaliser tout ce que l'on sait. Et lorsqu'on sait, on ne peut pas confronter son savoir à la réalité. Non pas parce que l'univers et les connaissances ne se correspondent pas —car ils ont de mon point de vue la même fluctuation, la même résonance folle—, mais parce que les transferts qui sont à notre disposition (la parole, les actes) ne peuvent entièrement l'embrasser.

On pourrait dire ça autrement, ce serait peut-être plus clair mais en même temps la formulation est dérangeante : lorsque l'on sait tout, on sait surtout tout ce que l'on ne sait pas. Etre lucide, c'est voir ses limites.

Mes limites il y a peu j'avais peur de les rencontrer, peur qu'elles me sautent à la figure. Maintenant que j'ai compris que je ne les cherchais pas au bon endroit, que je visualise plus ou moins où elles se trouvent, il me répugne d'aller vers elles. Je laisse derrière moi, et continuellement, une longue trace d'imperfections.

Je sais pourtant comment me sentir bien. Je suis à mon aise dans l'apprentissage. Oui, tant que j'apprends, tant que j'engorge, tant que la turbinette est branchée sur IN, tout va bien. Un casque sur les oreilles, un podcast d'une émission philosophique ou scientifique qui blablate, un livre à lire, des mots à apprendre, une odeur à sentir… Quel plaisir ! Mais je me casse la figure dès qu'on me demande d'enclencher le mode OUT. Vas-y ! Montre-nous que tu sais ! Explique ! Fais ! Réalise !

Et voilà que je me remets à ne pas coudre droit. Je ne sais rien faire.

•Blog à mille mains•
La pomme et les oiseaux

On ne savait rien des oiseaux affolés. On ne savait pas que lors de son approche il y avait toujours un bec qui se levait pour alerter. On n'avait pas conscience de l'envol soudain, des plumes oubliées dans la foulée, de l'excitation, de toutes ces trajectoires qui se perdaient qui s'emmêlaient qui ne savaient pas s'il fallait se réjouir ou pleurer d'être là réveillées.

En fait, la faim le tenaillait mais il ne s'en rendait pas compte. Il travaillait et ce quartier de pomme, —ce jus acide et sucré brisé entre ses dents— mit en alerte ses papilles comme une nuée d'étourneaux. C'était presque douloureux. C'était vif.

Et les oiseaux comme pris dans un nouveau filet de vent firent demi-tour. Aucun ne fut oubliés, ils plongèrent vers ce qui restait du gouter. On savait tout de ces oiseaux affolés tant qu'on tendait l'oreille vers leur criée.

Photo prise par Dame Ambre pour la super crêpe aux pommes
(si je me souviens bien…)

Je vis dans un combi #1

Le tout tout début…


Tout peut encore changer. Tout change. De place déjà, les jours font que nous trouvons toujours une meilleure façon de ranger telle ou telle chose. Nous inversons les placards vêtements et escalade et voilà que nous gagnons deux étagères de libres et la possibilité de nous habiller sous la couette (très pratique lorsqu'il fait frais le matin !). Une boite se libère ici, et les objets dont nous avons l'utilité trouvent leur place les uns après les autres. C'est une magie que nous avions déjà remarquée lorsque nous avions traversé la Bretagne à vélo François et moi. Lors du départ, nos sacoches ne fermaient pas mais au bout de quelques jours à peine nous ne savions même plus comment les remplir. Le rangement s'apprend et s'optimise rapidement.

Tout peut encore changer je disais. Nous n'avons passé que trois jours en autonomie, une semaine en vivant dans le camion près de notre appartement, nous ne pouvons pas encore nous rendre compte de toute l'envergure du changement. Et pourtant, je ne peux m'empêcher de partager avec vous quelques mots sur le sujet. Peut-être rirons nous un peu d'ici quelques mois lorsque je rédigerai une petite mise à jour…


Enfin, Otto est une belle bête, utilitaire à son origine, achetée il y a quelques années à une mamie par un fou-fou de la bricole qui en fait un vrai petit camping car. Après avoir été racheté par un couple et deux enfants qui voulaient tenter les vacances en combi mais qui ne savaient plus quoi en faire ensuite, Otto est arrivé chez nous ! Enfin, chez nous, disons qu'il est devenu notre chez-nous.

Nous avons repris l'aménagement du bricoleur car tout n'était pas vraiment à notre gout et Otto avait depuis connu quelques déboires avec la rouille et des fuites d'eau de refroidissement… Beurk ! Hop, hop, un explorateur quelque part en France n'a pas chômé de tout l'hiver pour réparer tout ça. Nous avons beaucoup travaillé pour remettre Otto au goût du jour. N'étant pas collectionneurs, nous avons complètement mis de côté le style traditionnel des popos pour en faire une pièce unique qui nous correspond à 100 %.

Le poste de commande.

Permettez donc que je vous fasse un peu visiter ma maison ? Notre petit camion est divisé en 4 parties : le cockpit (ou la cabine), le centre (là où l'on fait à peu près tout), le coins dodo des grands et au dessus la chambre dépliante de la petite loutre.

Magnifique vue sur notre cuisine-salon-salle de bain

Et voilà ! La visite est terminée, n'hésitez pas à remplir le questionnaire de satisfaction à disposition à la fin de cet article :-P

Jedi a trouvé sa place au frais !
 Vivre en combi c'est continuellement chercher à faire des économies d'eau et d'énergie. Nous avons évidemment quelques petites réserves (un réservoir d'eau fraiche, un autre d'eaux usées —et oui les eaux usées, c'est important !! Remarquez que eaux usées s'utilise au pluriel, c'est un signe…—, une bouteille de gaz et une belle batterie 12V) mais elles ne suffisent absolument pas pour un train de vie courant. Pour la toilette quotidienne, nous utilisons des petites lingettes pour une toilette de chat et nous laissons tomber la douche. J'essaie de faire chauffer l'eau grâce au soleil (je n'ai pas encore de technique fiable…). Et nous chargeons les ordinateurs et autres appareils électroniques les jours de bel ensoleillement pour profiter de la puissance de notre panneau solaire.

Les belles lingettes de toilette faites sur mesure par Dame Ambre

La douche solaire. Truc absolument génial ou attrape-nigaud ?
Verdict dans quelques semaines !

Il y a évidemment la fatigue car nous nous couchons encore tard tous les soirs. Il faut dire que nous manquons parfois d'efficacité… nous prenons un peu trop de temps en parlant et en rêvassant ! Et puis le soleil et la peur d'être dérangés par des visiteurs nous pousse à nous mettre en action dès le petit matin. Pas de grasse matinée pour les campeurs !

Une petite loutre qui expérimente la liberté et le sentiment de toute puissance, c'est beau !

Ca, je sais que je n'en ai pas encore parlé. Enfin, pas parlé clairement car il me semble que la chose se devine aisément…

Pourquoi ? Pourquoi faisons-nous tout ça.
Pour découvrir de nouveaux lieux, une nouvelle façon de vivre.
Pour apprendre à respecter. Les autres. La Terre. La paix. L'équilibre.
Pour rencontrer. Des écoles nouvelles, des écoles Montessori. Des grandes voies d'escalade. Les amis et les amis des amis que nous ne voyons plus. Les hommes ont des racines…
Pour prendre le temps de vivre.
Pour expérimenter en dehors de la réalité commune.

La diversité est le fondement de notre monde et nous savions que la vie nous poussait dans cette direction, sensible et fragile, depuis longtemps. On ne peut combattre les règles de la nature.

Lorsqu'on porte ou lorsqu'on vit une différence qui se voit ou se sent, on est rapidement envahi par la comparaison. Jamais nous ne nous sommes pensés en exemple. Nous ne remettons rien en question. Si nous faisons réfléchir ici ou là, ce n'est que fortuit. Nous vivons notre vie, à égalité de droits et de devoirs avec vous tous, aussi différents et originaux que vous êtes nombreux.

Si vous désirez, nous nous ferons un plaisir de vous rendre visite ici ou là en France pour le plaisir des rencontres. Bonne journée à tous !

Route nous voilà !

Nous dormons dans le camion depuis plusieurs nuits. Au fur et à mesure, nous quittons l'appartement déjà en chantier depuis que nous remplaçons les meubles vendus par des cartons. Et doucement, je fais la liste de tout ce à quoi nous allons renoncer pour les mois qui suivent.

L'eau à foison. Les longues douches. La chasse des toilettes. La vaisselle sous le jet.
L'électricité nucléaire à chaque seconde. La box internet qui pompe toute la journée. La lumière qu'on oublie parce que voilà. Et puis les heures à surfer sur le net pour ne pas apprendre grand chose finalement.
Les surgelés. Le chauffage. La chambre remplie de jeux pour la petite loutre. La vaisselle du dimanche. Cette robe qu'on ne peut mettre qu'avec cette paire de chaussures. La trousse à maquillage et celle à démaquillage (et autres produits de beauté).
La pièce pour travailler, l'autre pour manger et encore une autre pour dormir.

Et plus la liste s'allonge, plus la certitude m'envahie. L'idée devient évidence. Mon cerveau tourne avec plaisir. Il va pouvoir mettre à profil son intelligence, il aime le projet. Rechercher un nouvel équilibre. De nouvelles habitudes. Des valeurs qu'il n'a encore jamais entendues.

Dans le camion tout se réinvente. L'intimité. La place. La propreté. Une miette au sol fait un drame et pourtant il suffit d'un coup d'éponge pour faire les sols. Et cette douche qu'il faut trouver de l'eau quelque part (il est exclu de prendre sur la réserve pour ça), qu'il faut attendre un rayon de soleil pour la chauffer un peu, ou mitiger avec la casserole du thé. Tout est nouveau. Même l'extérieur : il faut le percevoir comme soi et comme la propriété absolu de l'autre. Ne rien salir à l'extérieur. Penser à l'impact du moindre de ses gestes.

Puis-je prendre cette eau ? Puis vider ma casserole ici ? Puis marcher dans ce prés ? Comprendre les lieux où l'on s'arrête, comprendre ceux qu'on traverse.

Nous profitons de quelques jours de soleil pour notre première grande sortie. François prend confiance dans le moteur. C'est un vieux monsieur cet Otto, et nous ne sommes pas encore prêts à affronter la première panne. Mais peut-être qu'elle ne viendra jamais, peut-être ? Enfin, il ronronne, il démarre au quart de tour, tous les voyants s'éteignent dès qu'on se met en route. Je répare le tableau de bord qui ne s'éclaire pas en deux secondes, je suis contente de moi, contente de savoir, ravie de maitriser. Et puis nous sommes ensembles. Pour nous soutenir, pour raconter des blagues le soir, pour perdre patience lorsqu'il fait trop beau, lorsque tout est trop beau, pour la sieste ou le coucher…

Nous sommes prêts à partir. Deuzoutrois détails et nous aurons terminé l'aménagement de Otto. Il me reste encore trois durites à changer, une cosse à faire sertir chez un garagiste sympa, une fuite à surveiller, un million de choses à apprendre.



J'ai toujours voulu que cela soit vrai

J'avais reçu une chaîne stéréo à Noël. Je chipais des CD dans le salon. Ces CD que nous entendions pendant les longs trajets en voiture jusqu'aux vacances. Quand la musique défile, on ne connait pas les noms des artistes, on reconnait parfois quelques mots des paroles sur les pochettes des albums… Je prenais dans ces noms inconnus, suivant ce demi-hasard du demi-souvenir, les musiques qui avaient marqué mon imagination. Et je passais les CD dans la chaîne. Je montais le son, debout au milieu de la pièce, le dos droit avant que l'adolescence ne le courbe, une main à hauteur de la taille, l'autre jouant en trois dimensions la musique que j'écoutais. Je chantais peu, je jouais dans les airs. Je voyais le poids des notes, j'inventais une partition alors que mes oreilles ne se sont jamais résolues à entendre juste. Mes doigts le savaient. Je disais que je faisais de la harpe, mais une harpe magique (voyez-vous) ne sachant pas le nom de cet instrument imaginaire. Une harpe où la main droite joue et où la main gauche dirige.



Aujourd'hui, plus d'une décennie plus tard, je sais. Merci Google. Je n'avais jamais vu, jamais entendu, mais ce n'était pas nouveau. Mon imagination est connectée au réel il faut croire. J'ai tout de suite reconnu la posture, et puis le son de cet instrument incroyable : le Thérémine. Même mon correcteur d'orthographe n'en croit pas ses yeux. Alors il y a bien un nom ? Oui, il y a bien un nom, il y a même quelques enregistrements sur youtube. Il y a même quelques virtuoses. Et surtout il y a mon coeur qui bat de se souvenir de jouer en secret pour ne pas être vue imaginer ainsi ce qui ne peut pas, n'est-ce pas ? Et pourtant si. J'ai toujours voulu que cela soit vrai, et cela est vrai.

A Brocéliande, une feuille morte entre les mains. Je la serre contre mon coeur lové sous la peau de mes mains et je souhaite. Je frotte la feuille dans mes doigts sentant dans mes pores la suie d'un arbre brulé par la foudre avant qu'il ne soit recouvert d'or. Je soupire et la feuille vole d'entre mes doigts. Elle se couche sur la surface de l'eau de la source magique. J'attends les bulles qui sortiront de la terre pour exhausser mon souhait. Les bulles surviennent timidement, je me tourne vers mon amie. « Qu'est-ce que tu as souhaité ? — L'amour. — Moi aussi. » Je voudrais qu'elle ait été exhaussée, elle aussi. J'ai voulu que cela soit vrai, et cela est vrai.

C'est toujours vrai depuis l'instant où l'être se souvient.

Et Pi' l'ennui

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Pourquoi est-ce que tu me coupes Céline ? Parce que je sais déjà ce que tu vas dire. Et de me voir partagée en deux. Entre celle qui est heureuse de s'affirmer un peu et celle qui voit le mal que je fais à lui manquer ainsi de respect. Pourquoi est-ce que tu le coupes Céline ? Ah oui, alors dis-moi ce que j'allais dire ! Et je lui dis. Toujours scindée entre celle qui a peur de se tromper et l'autre qui danse sur elle-même parce qu'enfin elle peut s'exprimer, librement. C'était bien ce qu'il allait dire. Mais pas seulement. Cette idée que j'ai dite à voix haute, cette idée qui n'était pas la mienne, celle qu'il n'a pas pu dire parce que j'avais écouté avant, je l'avais terminée là où il n'était pas allé. J'avais pensé plus, à sa place.

Evidemment, il y avait cette fissure entre nous. Une ambivalence inconfortable. Lui, dépassé mais lui quand même compris. Moi qui le coupe mais qui participe. Lui coupé, lui à qui on a manqué du respect. Moi qui me révèle mais qui souffre d'aimer en dessous. Lui qui sent pourtant que je sais, que je l'ai marqué… Ce décalage qui se forme même entre nous, pourtant si proches. Evidemment qu'il était là, mais surtout il y avait l'ennui.

Fourbe, prêt à m'attraper toujours. Et moi qui me bats chaque seconde contre lui. Je connais depuis peu son nom, même s'il demeure dans mon dos depuis la nuit de mes temps. C'était parfois une espèce de blues bleuté et pâle, ou le gris impénétrable du manque total d'envie, un orange foncé comme les bouteilles en verre fumé pour l'énervement vain… Maintenant je connais son nom : l'ennui. Je sais contre quoi me tourner lorsque mes pensées et mon coeur tombent ensembles dans un coton collant et étouffant. L'ennui, ma bête noire, ma déprime, ma folie.

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Je ne connais pas mes droits. Ai-je le droit de couper quelqu'un alors que je sais déjà ce qu'il contient ? Pour m'épargner l'attente de voir surgir dans le présent ce qui est déjà pour moi le passé. Et quand je me trompe (jamais), je fais quoi ? Trop vite, trop tout prendre en pleine face même ce qui parfois n'a pas eu le temps de venir. J'invente. J'invente la réalité qui n'est pas encore. Ai-je le droit d'accuser lui ou elle parce qu'elle n'a pas dit ce qu'elle contient, parce que je l'ai coupée, parce que je me suis énervée avant. Je me défends contre ce qui existe dans mon passé mais qui n'est même pas pour vous. Même pas déjà. Mais qui est, que je touche toujours.

Avant je lisais. Je lisais chaque seconde de ma vie et les secondes d'autres vies, rapidement, avidement pour combler tous les instants d'attente. Où j'attendais que la réalité survienne enfin dans votre présent, pour qu'on puisse en parler. En fait, nous n'en parlions jamais. Je lisais toujours, car il y avait tant à attendre.

Mais lire ainsi ne me comble plus. Trop peu de lectures pour mon besoin. Trop peu de nourriture tout juste nourrissante pour mon imagination mais pas indigeste pour la vitesse à laquelle je veux les avaler. La beauté c'est pour les moments où je suis équilibrée.

Vous imaginez-vous cette folie ? Un roman par jour, parfois plus. Les murs d'un bureau quelque part chez mes parents tout recouverts de livres. Et ceux qu'on me prêtait, ceux que je lisais par dessus les épaules, ceux que je relisais… Les rayons des libraires que je vidais, vidant ainsi le portefeuille de mes parents. N'y avait-il pas autre chose à faire ?

Enfin, ce remède ne fonctionne plus de toutes façons.

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Je pourrais apprendre encore et encore. Mais je tourne autour de moi et rien ne me motive. C'est que l'ennui m'a déjà touchée. Il faut se secouer encore plus fort quand il a déjà touché. Je m'accroche à ma liste. Je coche, je coche, un de plus, un de plus et puis l'ennui s'enfonce encore plus profond en moi.

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J'ai honte, un peu. J'ai appris quelques décimales de Pi.

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Les cent premières seulement, sinon j'ai trop peur de me perdre. Enfin, j'en suis à 108, mais chut il ne faut rien dire. Je me coupe encore en deux. Entre celle qui a honte de ne rien faire de son temps qui va pourtant si vite. J'ai honte de ne rien faire de plus utile, de plus sensé, d'inverser la courbe du monde pour qu'elle soit un peu plus harmonieuse. Mon dentiste m'avait dit il y a quelques années « Lorsqu'on est intelligent, il faut utiliser son intelligence pour les autres… » J'avais la voix coincée par un aspirateur buccal, je n'ai pas pu lui répondre toute ma colère et à la fois tout mon asservissement. J'avais 16 ans peut-être, peut-être moins et il m'avait dit ça, j'aurais répondu « Oui », ne sachant pas tellement ce que ce oui pouvait bien signifier. Toute ma culpabilité.

je m'étais arrêtée où ? (petite joueuse, j'aurais dû les apprendre à l'envers…)

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Et puis il y a mon cerveau qui se réjouit. Je le sens redoubler de créativité pour tout retenir. Il prête une intention au nombre. Parfois par deux, parfois par trois, parfois tout seul. Il voit les répétitions, comme les couplets d'une musique, et une transition. Un bloc, une ritournelle des chiffres comme pris au hasard, et puis un motif encore. Mon cerveau perçoit comme une psychologie dans ces chiffres, c'est hypnotique. Il devine comme un Dieu qui comme un chef d'orchestre demande aux zéros de se faire un peu attendre. Les zéros donnent le rythme.

d'après 葉淑惠…
Danser le sens des nombres qui n'ont pas de sens.

Parfois je me trompe, je me corrige et je comprends. Je comprends l'absence de sens. Je m'oublie dans cet apprentissage inutile, dans cette perte de temps alors que tant de choses mériteraient d'être faites, elles aussi.

Mais je sens l'ennui qui me quitte. Je sens mon esprit et mon coeur qui se réveillent. Je sens tous mes muscles qui se prennent au jeu. Les huit sont dans les bras, les neuf dans le ventre. Je danse les décimales de Pi, allongée dans la loveuse au milieu du salon.

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Peut-être me suis-je trompée en vous les copiant ici dans l'article. Mon but n'est pas de vous montrez combien je suis super forte à retenir ainsi tous ces chiffres inutiles, sans moyen mnémotechnique si ce n'est la créativité imaginative de mon cerveau. Je m'ennui parfois. C'est une maladie terrible, plus terrible que n'importe quel ennui je ne sais pas, plus terrible que le vôtre je voudrais dire oui mais je n'en sais rien. Je n'ai pas encore trouvé mon remède. Retourner à l'école ? Travailler dans la recherche ? Oui, mais alors ma vie ? Ma fille, mon mari, Jedi ?

J'apprends, oui, mais pas toujours des choses pour changer le monde. Je suis profondément désolée d'être si minable lorsque l'ennui me touche.
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