Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

jeudi, juillet 06, 2017

Vivre la pudeur




J'avais retenu (je ne sais d'où) que la pudeur apparaissait naturellement chez l'enfant, lorsqu'il atteignait environ ses 6 ans. Petit à petit, l'enfant n'aimait plus se montrer nu, ni voir nues les autres personnes, dont ses parents. J'ai quelques souvenirs de l'apparition de ma propre pudeur, j'ai surtout été marquée par des moments d'incompréhension entre mes parents et ma gêne soudaine face à certaines choses. Un été, je ne voulais plus mettre de maillot de bain culotte : il me fallait une pièce pour cacher “ma poitrine”, bien qu'elle était encore inexistante. Un jour, je ne voulais vraiment plus prendre ma douche en même temps que mon frère prenait son bain. Et puis, quelques années plus tard, j'ai été gênée par la présence des poils sur mon corps, sous les bras d'abord et puis ceux de mes jambes. A chacun de ces souvenirs, j'ai reçu des moqueries et de l'insistance de la part de mes parents (non mais tu n'as rien à cacher ! aller, ce n'est rien, personne ne te regarde. on ne voit pas. ça te prend comme ça ?!), je devais me défendre, enfin défendre les sentiments qui m'habitaient subitement. Je pense que vous devinez aisément combien ces moments sont désagréables à garder en mémoire.


J'ai longtemps mal compris la pudeur qui m'habitait. Je la traitais un peu comme la timidité. C'était ma faute si je n'étais pas capable de me montrer telle que j'étais, si j'éprouvais le besoin de me cacher. Et c'était ma faute aussi si je n'étais pas capable de regarder le corps des autres : leur nudité me rendait nue moi aussi. Comme si je pouvais me cacher en fermant les yeux, les autres pouvaient voir mes pensées en se montrant à moi sous leur plus simple appareil. Ils avaient ce pouvoir sur moi que je ne pouvais supporter, parce que j'étais, quelque part dans ma personne, fautive.

Un été, je suis partie avec un ami et un voisin en vacances au bord de la mer. Le voisin m'appréciait beaucoup et je le savais. Je ne l'aimais pas en retour mais un soir que nous regardions tous les trois une vidéo sous une tente, ce garçon m'a caressée les fesses. Je l'ai laissé faire car la sensation m'était agréable. Et puis… j'ai gardé une profonde honte de cet épisode. Je n'aurais pas dû me laisser faire, parce que je n'aimais pas ce garçon, parce que mes fesses étaient normalement interdites à toute personne avec lesquelles je ne partageais pas de sentiments d'amour forts. J'avais été pendant quelques minutes une de ses filles qu'on caractérise avec beaucoup d'animosité de faciles, ou pire : de salopes. Je m'étais laissée faire, j'avais profité des sentiments et du pic d'hormones d'un homme pour mon plaisir physique personnel. C'était révoltant cette absence de pudeur.

Depuis peu, je cherche à démêler ces souvenirs désagréables, à en tirer quelques chose de constructif et de réjouissant pour l'adulte que je suis. De plus, j'ai compris que la pudeur n'était pas absolue. Il n'y a pas les choses autorisées d'un côté, et les choses interdites par la honte de l'autre. La pudeur dépend fortement du contexte. Je peux ne pas être capable de me promener nue en ville, j'aime me montrer ainsi devant l'Explorateur. Je peux dire à voix haute les mots utérus, pénis ou clitoris comme parfois je sens qu'il vaut mieux user de périphrases ou de circonvolutions. Avec certaines personnes, on peut dire qu'untel est mort, avec d'autres il vaut mieux parler du ciel.

Partant de ce constat, il me parait intéressant de bien comprendre ce que chaque contexte implique. Surtout que je dois faire avec la pudeur tous les jours, il m'était devenu intolérable de trimballer des choses superflues. J'ai donc interrogé ma pudeur sous tous les bords qui m'importaient. Que devais-je cacher de mon corps et en quelles circonstances ? Le faisais-je pour moi ou pour les autres ? Que pouvais-je me permettre de faire et de dire sous tel ou tel regard ? En cas de conflit d'intérêt, quelle pudeur devait prévaloir, la mienne ou celle des personnes qui me faisaient face ?

Ainsi, j'ai tenté quelques petites expériences. J'ai par moments cesser de m'épiler, les jambes ou les aisselles. J'ai ôté les soutiens-gorges que je portais sous mes t-shirts. J'ai dit “lâche moi les couilles” même si ce n'était pas la bonne expression. Et le must du must : je me suis baignée nue et torse-nue. Je n'ai pas fait tous ces gestes par militantisme ni pour me trouver une ligne de conduite à tenir, je l'ai fait parce qu'il me semblait que, contre toute attente, rien ne me l'interdisait. Ni moi, ni les personnes qui partageaient ces moments. Je remercie chaleureusement toutes les femmes qui m'ont inspiré ces expériences, qui m'ont donné l'exemple, qui m'ont appris que je n'étais pas obligée de cacher mon corps en toutes circonstances. Il y a une chose qu'on devrait crier partout tellement elle génère de la souffrance : la pudeur, c'est beau au fond, c'est ce qui fait de nous des êtres délicats et dignes, mais il existe aussi une pudeur subie. La pudeur de la honte, la pudeur de la contrainte. Celle qui nous éloigne malgré tout d'événements plein de ravissement.

Parce que messieurs, mesdames, chers parents de tout bord, il y a du ravissement à sortir en short ou en jupe sans avoir honte parce que des poils sur nos jambes sont (oh mon dieu !) visibles. Il y a du ravissement à sentir l'eau fondre sur notre peau lors d'une baignade non alourdie par un maillot de bain et la peur que ce dernier laisse échapper quelque chose. Oui, il y a du ravissement à se lever le matin sous le soleil et à sentir son corps se réchauffer doucement, sans devoir se contorsionner au fond du tente pour enfiler un t-shirt ou un pantalon. Il y a du ravissement à ne pas mourrir de chaud et à dégouliner de sueur à l'intérieur d'un soutien-gorge ou d'un pantalon trop serré. Il est doux de ne plus être un corps qui a honte d'éprouver avec toute la peau disponible, même s'il s'agit de celle des fesses ou des seins. Il est magique de courir nu, les yeux fermés, au milieu d'une clairière.

Pour vivre correctement sa pudeur, et celle des autres, le maître mot est à mon avis (et ça ne va étonner personne) d'avoir confiance en soi. L'exhortation à la confiance m'agace énormément, mais une fois qu'on l'éprouve, il faut bien dire qu'il n'y a que ça. Lorsque ma mère m'a dit un jour qu'en tant que femme, il faut s'entretenir (rapport aux poils sous les aisselles), elle ne m'a pas atteinte. J'avais alors sur ce sujet entièrement confiance en moi. Je savais profondément que j'étais capable de prendre soin de mon corps et que cela ne passait pas par l'épilation à ce moment là de mon existence.

La confiance ne s'invente pas. Certains ont grandi avec et n'ont pas éprouvé le besoin de la retrouver. Moi, pour la chercher, j'ai fait des expériences. Des expériences que je renouvelle dès que j'en ai l'occasion, dès que j'en éprouve l'envie. J'écoute mes frustrations et mes peines pour déceler ce qui ne me convient pas et je trouve des solutions à ces problèmes. Et chercher avec franchise à comprendre ma pudeur me libère à chaque fois un peu plus d'un certain accablement. Il n'y a pas mieux pour perdre du poids (mental).

Ma fille a encore trois ans, elle n'est pas encore vraiment pudique. Elle joue allègrement nue, même devant des inconnus, il faut lui courir après pour l'habiller. Plus aujourd'hui qu'en hiver. ^^ Ceci dit, je sens chez elle un début du pudeur. Elle commence à chercher à cacher ses sentiments (la fierté ou la tristesse, principalement) et hésite parfois avant de dire certaines choses. En souvenir à ce que j'ai parfois connu avec mes propres parents, je me suis promis de faire attention pour qu'elle n'éprouve pas de honte à ne pas fixer la barre de la discrétion là où je l'aurais imaginée. Si un jour elle en fait trop, ou pas assez, je ne lui en voudrais pas, je ne la rabaisserais pas pour ça, j'ouvrirais comme je pourrais le dialogue. Il n'y a pas de honte à expérimenter la pudeur. Même si elle vient naturellement, la traiter avec intelligence n'est pas pour autant une chose facile.

4 commentaires:

  1. En voilà, un bel article ! Merci d'être venue me prévenir qu'il était publié, je suis ravie d'avoir pu le lire. Et que tu aies voulu partager ça avec moi, ça me touche. C'est écrit avec beaucoup de sincérité, une belle inspiration.

    La pudeur revêt parfois (souvent même, dans notre société) le manteau de la honte. Est-on pudique, ou avons-nous honte ?

    Plus je grandis, plus je constate que j'avais plus souvent honte qu'autre chose ! Les poils ? Honte. L'acné ? Honte. Les seins ? Honte. Et la liste est encore longue. Je cachais donc mon corps par honte.

    La véritable pudeur a quelque chose de très beau, tu as raison. Elle est de l'ordre de l'intime, elle initie les moments troubles. Elle se présente quand on nage en eaux profondes, quand on ne sait pas si on doit garder secrets ces jardins de l'âme et du corps, quand on n'ose pas encore se dévoiler. Dévoiler ses formes et ses courbes, dévoiler ses sentiments. La pudeur des sentiments m'a toujours profondément touchée.

    Les découvertes que tu fais, et que je fais aussi, sur les délectations que lâchent la pudeur une fois qu'elle s'envole ... Ce sont des moments d'une rare intensité. On se découvre, dans tous les sens du terme !

    La confiance en soi, c'est bateau, mais qu'est-ce que c'est vrai ! Plus on prend confiance, plus on est libre ..

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    1. Merci Rozie pour ta lecture et ton message ici.
      Le problème que je vois avec la confiance en soi, c'est que ça ne se commande pas : elle s'apprend. Et puis c'est culpabilisant vis à vis d'une personne qui ne connaîtrait pas cette confiance alors que tout l'environnement est responsable de la-dite perte de confiance…
      Comme tu le résumes, la pudeur est délicate tandis que la honte, souvent unanimement confondue avec la première, fait bien du mal aux êtres et les contraints à ne pas se découvrir entièrement. Ce qu'il faut apprendre au final, c'est de distinguer les deux.

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  2. Une réflexion très intéressante et j'ai trouvé agréable de retrouver tous ces éléments sous le point de vue de la pudeur (d'habitude je les rencontre plus dans mes lectures sur le féminisme et l'acceptation de son corps). Je suis tout à fait d'accord pour distinguer la pudeur innée, personnelle, de la pudeur sociale qu'on nous inculque en grandissant.
    Il faut dire que nous baignons dans une culture héritée de la tradition chrétienne, dans laquelle le corps est sale : il faut le cacher, en avoir honte (grossièrement résumé, mais c'est l'idée du dualisme corps/esprit qui découle du platonisme).

    Puis pour les femmes, il y a des couches de pudeur en plus. (quoique certains hommes qui ne répondent pas aux standards de masculinité puissent développer une pudeur subie également)
    La question des poils devrait être vraiment laissée à la sensibilité de chacun·e, et non pas "il faut s'épiler pour garder les apparences" (et inverse pour les hommes, ceux qui voudraient s'épiler sans risquer de "perdre" leur virilité).
    Le jugement, ou la peur du jugement dicte trop souvent notre pudeur, ce qui nous amène à nos brider et à créer des situations de frustration.

    D'où ta conclusion : avoir confiance en soi et ne pas craindre le jugement. Pas toujours évident selon les schémas dans lesquels on a été élevé, mais la clé de tout, il me semble.

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    1. Bonjour Cléa !
      Qu'est-ce que tu qualifies exactement de "pudeur innée" ?

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Céline.

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