Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

dimanche, octobre 02, 2016

La coupe pleine en voyage

J’ai longtemps pensé que voyager avec un petit bout d’entre deux ou quatre ans était vraiment facile, par là j’entends « peu contraignant ». Cette croyance était de plus confirmée par les on-dits. « Vous avez raison de partir maintenant, à cet âge, ça suit partout sans problème. Pas de copains, pas d’école, pas de couches, pas de biberons, une sieste par jour… » Et puis mon expérience et les expériences d’autres parents m’ont montré que ces petits bouts ont un besoin qu’on néglige régulièrement. J’appelle cela le besoin de vivre sa vie.

Source photo - Voilà comment sont parfois nos petits en voyage…
Lorsqu’on voyage une ou de semaines, selon les enfants, il est possible de ne pas remarquer qu’il leur manque quelque chose mais pour nous, qui faisons du voyage notre quotidien, il n’était absolument pas possible de passer outre. Cela s’est vu très vite chez notre petite loutre. Elle est d’ordinaire très calme et très conciliante, curieuse, pose beaucoup de questions à tout va (je crois qu’elle a appris à parler juste pour pouvoir nous dire « pourquoi » !) et surtout a une capacité de concentration que je juge exceptionnelle : elle peut rester concentrer sur une activité 30 min à 1 heure en fonction de sa motivation ! Le pied pour un parent lorsqu’il veut faire quelque chose. « Tiens, et si tu travaillais un peu ma loutre ? » Comment gagner trente minutes de tranquillité absolue facilement. Sauf qu’au début de notre route, elle ne se ressemblait plus du tout.


C’est quoi le problème
Un enfant à qui le rythme du voyage ne convient pas devient fatigué pour un rien. La nuit ou la sieste ne suffisent plus à le reposer. Il parle assez peu, ou seulement pour dire des bêtises. Il ne veut plus rien faire. Il traîne des pattes. N’est plus intéressé par ce qu’on lui présente. N’arrive même plus à s’intéresser à ses propres jeux ! Il est très excité, n’écoute plus ce qu’on lui dit. Le mot qui me vient pour qualifier cet état est sur-stimulé. Lorsque je voyais la petite loutre dans cette disposition, j’avais l’impression que sa coupe de nouvelles connaissances à digérer était pleine à raz-bord et que chaque petite chose que les événements rajoutaient la faisait souffrir.

Par hasard, j’ai eu une de mes anciennes voisines au téléphone. Ils avaient depuis peu terminer six mois de road trip en Europe. Parents et enfant de 3 ans avaient sillonné l’Europe de l’est à la découverte de villes et de paysages fantastiques. J’ai profité de cet appel imprévu pour l’interroger sur le bon déroulement de leur voyage.
« Oh, c’était assez difficile avec le petit… Je crois qu’il en avait marre de ne pas voir assez d’autres enfants et de nous suivre partout. »
Il y a un article très bien écrit sur le blog de Baby Factory (je vous en conseille la lecture) qui parle de ce mal de voyage.
Suivant leur tempérament, nos petits bouts peuvent très vite vivre le burn-out du voyageur.


Qu’est-ce qu’on a fait d’affreux
Dès le début de notre route, nous nous sommes aperçus que la vie dans le camion représentait pour notre petite loutre une énorme perte d’autonomie. Lorsque nous vivions dans un appartement, tous les placards lui étaient accessibles. Je m’étais arrangée pour qu’elle puisse ouvrir les portes dès son plus jeune âge (avec un astucieux système de rallonge en ficelle, pour ceux que ça intéresserait, demandez !). Elle pouvait se coucher dès qu’elle en éprouvait le besoin, son lit étant posé au sol. Ses jeux et ses livres étaient toujours à sa hauteur et elle avait accès à l’eau et au frigidaire sans jamais avoir à demander la permission à quiconque. Notre appartement ne comportait aucun escalier, seulement des fenêtres basses, les dangers étaient très limités et la loutre étant naturellement prudente, elle disposait d’une très grande liberté. De plus, elle pouvait facilement sortir à l’extérieur, nous avions accès à un grand jardin où elle pouvait gambader en toute sérénité.

Avec le camion, c’était tout autre. Les placards étaient soudainement trop durs à ouvrir pour elle, nous les avons doté d’aimants assez puissants. Elle devait soudainement demander de l’aide pour tout : pour accéder à ses jeux, pour prendre un livre, pour monter dans son lit, pour descendre de son lit, pour prendre de l’eau, pour avoir des crayons ou de la peinture, pour manger un morceau… Elle avait besoin d’adulte pour tout faire ! Dorénavant, nous ne nous trouvons plus systématiquement dans des lieux où elle se sent parfaitement en sécurité. Il y a parfois la proximité de la route (les voitures vont toujours tellement vite !) ou d’une forêt (« J’ai peur des ours maman… il y a des ours ici ? ») ou d’autres personnes quelques peu intimidantes. Le camion n’est pas un super terrain de jeu pour les petits enfants. Il y a peu de place, on est rapidement dans les pattes de quelqu’un et on se fait bousculer parfois. De plus, il est assez dangereux et fragile. Il ne faut pas toucher au levier de vitesse, surtout pas mettre le contact !, ne pas renverser de l’eau sur le sol, ne pas cogner les murs trop fort, … grosso modo : il faut faire attention à tout.

Source photo - Si on ne fait pas attention, il ne reste plus que le droit de suivre et regarder
En plus de cette sécurité et de cette autonomie confiante perdues, notre loutre devait nous suivre un peu partout. Au début de notre voyage, pour des raisons qui sont extérieures à notre volonté, nous devions aller très vite. Aller, hop, à l’escalade, hop on fait des courses, hop on part pour la route, hop on fait à manger, hop on se ballade, hop il fait nuit : on dort, hop on fait une petite toilette, hop on refait un peu d’escalade, ou une randonnée, et Jedi, on joue avec Jedi ?, hop on refait à manger, hop on va voir des amis, hop on change encore de lieu…

Et la loutre dans tout ça ? Elle était où notre petite loutre ?


Comment qu’on s’organise
Le conseil qu’on donne généralement aux voyageurs avec de jeunes enfants est le suivant : ralentir. Je pense que ce n’est pas exactement le problème et que ralentir pour ralentir ne suffit pas à régler la situation en profondeur. Adopter un rythme calme peut évidemment aider car cela permet de ne pas trop sur-stimuler l’enfant, pour quelques jours de vacances cela peut amplement suffire mais je le redis : pour nous, le voyage c’est 100 % du temps, il n’y a pas de retour à la vie normale, il faut donc trouver un équilibre stable. Apporter avec soi des éléments rappelant à l’enfant sa vie normale (doudou, routine, musique…) est encore un bon conseil mais non-applicable à notre situation.

Il n’est pas question de voyager avec cette idée : tiens bon, t’inquiète on te ménage, ça ne va pas durer trop longtemps. Ce que nous voulions transmettre à notre petite loutre c’est plutôt : voici ta nouvelle vie, on va faire en sorte que tu puisses y être complètement épanouie.

En observant notre énergumène, il nous est vite sauté aux yeux qu’elle avait un fort besoin d’activité à elle. Cette activité ne pouvait absolument pas être confondue avec une moment avec l’un de ses parents, ou avec un temps passé en famille, ou une sortie même orientée enfant (zoo, circuit blanc en escalade), ou un temps de repos. C’est autre chose encore. Pour être bien, pour être elle-même, pour être sereine, il faut obligatoirement et une fois par jour offrir à notre loutre un temps d’une à deux heures de travail autonome. C’est assez curieux, personne jusque là ne m’avait parlé de cela. Notre bout de choux (et je pense qu’elle n’est pas la seule dans ce cas) a besoin de vivre sa vie.

Source photo - Finalement, un peu de séreinité s’acquiert assez facilement.
Ce temps très spécial et vital à l’équilibre de toute la famille peut prendre plusieurs formes plus ou moins intuitives. Je vous donne quelques exemples trouvés au cours de notre route.
• un coloriage qu’elle peut faire seule ;
• aller à un jeu pour enfants avec d’autres enfants mais sans parents ;
• laver quelque chose ;
• essuyer la vaisselle ;
• jouer avec des paybaybiles (c’est le nom que leur donne notre loutre) ;
• peindre des cailloux ;
• faire des châteaux de sable ;
• pêcher.
Je vous fais cette petite liste pour vous donner quelques idées mais il est très facile de trouver de nouvelles activités. Tant qu’elles peuvent se faire en parfaite autonomie (non dangereuses, à sa portée, avec tout le matériel nécessaire), qu’elles soient assez passionnantes pour l’occuper un moment, c’est gagné !

Je pense que ce temps offert rattrape quelques peu l’autonomie et la sécurité qu’elle a perdu en nous suivant ainsi sur notre voyage. Lorsque nous respectons ce temps, nous avons une petite fille très à l’aise dans sa nouvelle vie. Elle a repris ses pourquoi à gogo, est très heureuse de nous suivre dans nos excursions, est enthousiaste à l’idée de faire quelques devoirs, et (c’est magnifique à voir) est très sûre dans ses choix : elle est capable de nous dire ce qui lui plait et ce qu’elle désire faire ou voir. Enfin, je pense que vous avez compris mon propos : voyager comme ça avec un petit bout de chou, c’est de la tarte !

Source photo - Maintenant, la route, pour la loutre c’est facile et naturel !

10 commentaires:

  1. C'est une belle réflexion sur les besoins de son enfant au cours d'un voyage mais aussi dans la vie de tous les jours. C'est un très joli texte. Bonne continuation dans vos aventures

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    1. Bonjour Stéphanie, merci pour ton message !
      Il est vrai que ce qui est dit ici est évidemment valable dans la vie de tous les jours. Cependant, dans notre ancienne vie c’était évident, dans notre camion il a fallut réfléchir davantage.
      A bientôt ! :-)

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  2. Très juste! pas d'expérience de voyage ici (dommage!) mais tu me donnes une bonne piste à observer...

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    1. Je ne sais pas si c’est généralisable à tous les enfants : notre petite loutre a un besoin d’autonomie énorme qu’on ne peut vraiment pas négliger.
      Merci pour ton commentaire ici :-)

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  3. Comme quoi cette aventure est un apprentissage pour tout le monde. C'est très enrichissant pour vous, pour elle et pour nous aussi Céline. Bonne route!

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    1. Bonjour Marie ! Je suis toujours très heureuse de lire tes petits messages.
      Ce « voyage » est effectivement très enrichissant et c’est un vrai plaisir d’aller de découvertes et découvertes ! Je crois que le retour à une vie sédentaire va être difficile… :-(

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  4. Bravo d'avoir réussi à prendre le recul suffisant pour vous rendre compte des besoins de votre fille. Ce n'est pas toujours évident, et, je l'imagine, encore moins lorsqu'on est en vadrouille tout le temps.
    Je suis heureuse de voir que Petite Loutre se fait doucement à sa nouvelle vie sur les routes : bonne continuation à vous !

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    1. Coucou Louna ! Je sais que tu as aussi bien voyagé avec ta petite, avez-vous facilement réussi à trouver un équilibre et un rythme bons pour tout le monde ou la question ne s’est même pas posée ?

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  5. Je suis tout à fait d'accord. Ici aussi nus avons appris à leur dégager du temps pour eux car c'est ce dont ils ont besoin. On n'hésite pas à amener de la peinture ou de la pâte à modeler en voyage pour qu'ils fassent leur propres petites activités. Du coup c'est sur le rythme est moins soutenu, mais ce n'est pas pour autant qu'on passe à côté du voyage. Découvrir un pays ce n'est pas nécessairement voir tout ce qu'il y a à voir (comme je l'ai longtemps cru)

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    1. Ma petite loutre a adoré la pâte à modeler chez une amie, j’ai vu qu’ils proposaient de tous petits pots avec quelques accessoires dans les magasins, je pense que ce fera une super activité.
      Comme tu dis, découvrir un pays (ou une région dans notre cas) c’est aussi prendre le temps d’en écouter les sons, d’en sentir les odeurs, d’en ressentir l’ambiance, de voir marcher les gens dans la rue… C’est sûr qu’on fait plus de photos lorsqu’on court d’un point de beauté à un autre, mais on devient presque une « personne du coin » quand on se laisse le temps de changer de perspective. C’est, je crois, ce que font les enfants en voyage et suivre leur rythme n’est finalement pas si mal :-)

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Céline.

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