Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

lundi, mars 16, 2015

Un moment de solitude


Il fait nuit, les phares de la voiture ne nous éclairent pas assez loin. Je reste concentrée sur la route même si c'est toi qui conduis. Nous discutons gaiement. J'ai des lunettes de soleil sur le nez, curieusement, j'ai l'impression de mieux voir comme ça. Nous rigolons. J'aime parler avec toi. Et puis tu dis quelque chose de douloureux. Mon coeur bat la chamade. Ce ne sont pas des mauvais souvenirs qui me viennent en tête mais une douleur fourbe parce qu'elle est sourde et incontrôlable. Les yeux me piquent. Comment t'expliquer ?

Comment t'expliquer que demain cela fera un an que tu as signé ton premier contrat de travail. Un beau CDI d'ingénieur, avec suffisamment de travail et d'argent à la clef pour tous nous faire vivre dans le confort, ta femme, ta fille et ton chien. Un beau CDI d'ingénieur sans horaire, des délais à respecter, la passion des défis à relever, des gens délicats à manager… Un beau CDI d'ingénieur qui stimule depuis un an tes neurones et ton savoir-faire. Tout ce que tu désirais en somme. Je suis fière de toi. Et pourtant ma gorge se serre, mes yeux me piquent encore. Ce n'était pas ce que je voulais. Et la solitude me blesse toujours.

Je t'ai dit un jour, je te pardonne. Je te pardonne de m'avoir laissée pendant des mois dans une détresse profonde. Coincée entre la peur du jugement de ma famille et la peur de ne plus être aimée par toi car la joie et la pétillance m'avaient quittée. Je te pardonne de m'avoir obligée à cacher mes larmes, à cacher les cris contre ma fille car je n'avais plus la force de lui sourire. Je te pardonne de m'avoir abandonnée dans une vie trop éloignée de mes convictions, où nous n'aurions pas besoin de voiture, où nous aurions tout le temps que nous désirons pour vivre, où nous marcherions main dans la main en souriant à ceux que nous croisons, où nous inviterions nos amis et les autres. Je te pardonne d'avoir été contrainte de demander de l'aide à une nourrice pour élever ma fille. Je te pardonne de ne plus avoir le temps de cuisiner avec toi, je te pardonne tous ces jours de soleil et ces promenades dans la forêt manqués. Je te pardonne les jeux avec notre petite loutre que j'aimerais que tu vois. Je te pardonne notre hibernation de l'hiver qui ne s'est pas faite cette année. Je te pardonne ta fatigue lorsque tu rentres à la maison. Je te pardonne ces nuits avalées cul sec où tu ne prenais pas le temps de parler avec moi au clair de lune… Je te pardonne de m'avoir imposée cette vie dure et solitaire. J'ai dit ça en pleurant. J'avais tant à te pardonner !



Ca allait bien mieux ensuite, après t'avoir tout révélé. Tu semblais tomber des nus, j'avais l'impression de revivre. Et pourtant, hier soir, j'ai de nouveau pleurer. Et pourtant cette après-midi en passant seule la serpillère, sans t'avoir sur le dos pour me dire que j'avais oublié tel ou tel coins, sans te voir m'apporter de l'eau bien chaude car il n'y a qu'avec de l'eau bien chaude qu'on peut bien laver, j'ai de nouveau pleurer. Peut-être ne t'ai-je pas pardonné finalement ?

Dans la voiture hier soir, je n'ai pas compris comment tu pouvais me dire ça. Comment tu pouvais encore être aussi insensible. Sais-tu mon regret le matin lorsque tu quittes la maison et que je me rends compte que j'ai oublié les trois-quarts de ce dont j'avais envie de te parler ? Sais-tu mon regret de ne pouvoir partager avec toi la chaleur du soleil ? La caresse d'un beau Jedi tout propre ? Les baisers envoyés de la main par notre petite bulle ? Sa façon de rire lorsqu'elle découvre que le bout de la ceinture que je lui ai mis lui fait comme une longue queue de souris ?

Ce midi nous avons mangé sans toi. Ce soir, j'irai chercher Enora chez sa nourrice sans toi. Tu iras faire des courses pendant que j'irai à la danse. Nous nous coucherons loin de l'autre, toi fatigué pendant que je rêverai dans mon coin.
"Pourquoi dis-tu que tu n'as pas d'amoureux si ce n'est pour me blesser Céline ? Que puis-je faire ? Appeler le travail et leur dire que je démissionne ? Tu sais bien que ce n'est pas possible."
Non, ce n'est pas possible parce que tu es heureux de faire ce que tu fais, d'avoir l'emploi idéal, qui te comble entièrement.

Je ne t'ai pas pardonné.

4 commentaires:

  1. Non, tu n’es pas seule, tu es habitée de tes pensées, de tes idées, de tes sentiments. Et des pensées et des sentiments de ton amoureux ! Etre seule, c’est être vide ! tu n’es pas vide, ta tête fourmille de tant de choses !

    Quand ton amoureux part travailler (tout près de toi), il part avec tes idées, tes silences, tes conversations, ton regard, ton sourire, il te laisse ses idées, ses silences…. son sourire en échange, il part avec toi, autrement dit ! et quelque chose de lui reste avec toi ! Laisse le partir libre , désencombré de tes regrets de ne pas pouvoir le garder avec toi !

    Vous pourriez changer de vie… certes ! vous êtes en train de vivre l’une des innombrables vies que (vous avez déjà vécues) allez vivre. Peut-être, un jour, il partira chercher du bois dans la forêt, courir capturer un animal avec son arc, rapporter des fruits. Il rentrera harassé d’avoir couru toute la journée, frustré de ce qu’il rapporte et inquiet de vous avoir laissé toutes les deux…

    Vivre ensemble, ce n’est pas vivre, collé, scotché ensemble. Vivre ensemble, c’est vivre, c’est échanger, partager, mais pas fusionner. Fusionner c’est perdre un peu de sa liberté pour la fondre en l’autre, donc en perdre sans doute un peu.

    Vous vivez une belle vie, saine, calme, loin du bruit et de la fureur, comme vous en rêviez, vous vous partagez les tâches : ton amoureux qui travaille à l’extérieur et toi qui travaille à l’intérieur…

    Tiens d’ailleurs, si on prend cette phrase au sens figuré… peut-être que ton travail à l’intérieur est un peu trop pesant… Pourtant il a donné un beau livre : n’est-il pas là, le vide ? Vide de l’avoir sorti de toi. Maintenant il vit sa vie sans toi ! Comme votre bout de fille aussi ! Maintenant qu’elle est sortie de sa bulle de bébé, n’en ressens-tu pas le vide ? Du grand air est rentré à leur place et tu ne sais pas comment le gérer ? Apprivoise ce grand air et fais-en quelque chose de positif !

    Ton amoureux est heureux de son travail ? et bien, tant mieux ! et il sera encore plus heureux s’il te retrouve le soir habillée de ce que tu as fait dans la journée, pour toi, pour vous. Tu n’es pas encore allée au bout de tes projets, me semble-t-il, continue à construire ce que tu as commencé. Continue à pétiller !

    Ton amoureux t’aime, sois-en sûre ! Il sait que tu l’aimes, il a besoin de te voir, il a besoin de te quitter le matin pour être heureux de te retrouver le soir. Ne le culpabilise pas, tu dis que tu es fière de lui !

    Et que veux-tu lui pardonner ou plutôt que ne peux-tu pas lui pardonner ? ses absences ? sa vie ailleurs ? pourquoi lui reprocher sa propre vie ? Notre vie est constituée de nous et de ce que nous donnons aux autres.. que ne te donne-t-il pas ? que ne peux-tu pas lui donner ?

    Accepte de pas vous trouver parfaits, moi je vous trouve très beaux comme ça !!!

    Une anonyme, mais pas tant que ça ☺

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    1. Merci pour ce magnifique commentaire, cher anonyme, qui me fait bien réfléchir !

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  2. Ah la solitude... Je découvre ton blog et ta façon d'écrire est divine. Je me retrouve un peu dans ce billet. Je détestais les lundis, le retour des journées sans lui. En fait, je me suis rendue compte, que c'était être avec moi même, seule, en tête à tête qui m'effrayais. Oui, être avec moi me faisait peur. Et ce qui me faisait encore plus peur, c'était d'admettre que mon bien être dépendait d'une autre personne, et encore plus d'un homme. J'enviais aussi secrètement une activité professionnelle gratifiante. Une sorte de bulle autre qu'à la maison, la vie de couple et la famille. Belle journée encore Céline, et merci pour les mots de ce matin...

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    1. Ayanna,
      Je suis ravie que tu sois passée sur mon blog ! J'ai du mal à te croire lorsque tu dis que tu avais peur de te retrouver face à toi-même, je t'imagine courageuse et parfaite ! :-)
      La solitude se tasse pour moi, heureusement. J'ai rencontré le plus moche de moi-même mais je suis à présent bien décidée à dépasser tout ça et sans me perdre dans des rêves qui ne sont pas les miens. (j'ai aussi hésité à me trouver un "vrai" métier, pour faire comme LUI : pour m'évader la journée et être reconnue pour mon activité professionnelle)
      A bientôt !

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A bientôt !
Céline.

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