Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

samedi, juin 03, 2017

Quelques algues

Au départ, je n'ai pas bien compris de quoi il s'agissait. La dernière fois, tout était si clair ! Une eau d'atoll, je vous disais. Et puis hier soir, il y avait un léger reflet vert dans les ondes. Etait-ce du aux orages qui avaient remué la terre rouge sous le sable ? Le reflet ondulait… comme s'il s'agissait d'algues ! Ce matin, le doute n'était plus possible même si cela ne m'a pas empêché de me laver les mains sur le bord. Nous avons construit un petit radeau de bois flotté et lorsqu'il était temps de tenter une mise à l'eau, les bords du lac étaient envahis ! Nous distinguions clairement les filaments gluants et vert franc, on ne voyait plus ni les pierres ni le sable à travers. Comme elles avaient grandi en si peu de temps ! La Loutre pataugeait là et puis l'odeur m'a fait lui demander de rentrer. « Nous verrons ce soir, peut-être qu'avec moins de soleil… »
Cette après-midi, la Loutre était décidée pour aller voir. Je l'ai laissée aller, certaine que les algues n'avaient fait que de s'épaissir au cours des heures. Ma fille est pourtant revenue triomphante. « Allez maman, on met les maillots de bain et on y aille ! » « On y va, poulette, on Y VA ! » « Ca veut dire oui ? »
Le vent s'était levé et avait déclenché une houle conséquente. Les filaments visqueux des algues avaient été brisés, l'eau était redevenue bleue, légèrement laiteuse à cause du sable remué. J'y suis allée.

Je viens de traverser quelques semaines délicates. Je suis globalement démotivée. Je qualifie mon état émotionnel de “légèrement dépressif” parce que je ne connais pas de mot plus compréhensif. Je sais pourtant que ce n'est pas cela, je ne suis pas déprimée. Mon humeur est instable, j'ai beaucoup de mal à apprécier ce qui vient, à aimer, à désirer, mais contrairement à une véritable déprime au sens clinique du terme, je sens en moi qu'il me reste le choix. C'est la seconde avant une colère, lorsque nous avons encore la possibilité de nous calmer, nous ne sommes jamais obligés de nous mettre en colère, c'est un choix.
Je sais que j'ai la possibilité de ne pas être déprimée et je vogue sur ce potentiel d'âme joyeuse. Comme la houle a brisé les algues, aujourd'hui je peux encore faire le point pour retrouver ma félicité sincère.

Nous ne bougeons plus beaucoup à cause de François qui se prépare ardemment pour l'examen d'entrée au DE d'escalade et Otto qui est vraiment quasiment d'attaque (Grâce au réglage que j'avais suggéré au garagiste de vérifier. J'avais vu juste ! Maintenant notre animal ne tousse plus !) Je n'ai plus avec moi ce changement de paysage permanent qui rendait mes journées si longues et si belles. Je fais sans. Je m'adapte difficilement. Je sais heureusement que bientôt nous reprendrons du large. Nous sommes invités au mariage d'une belle amie, les kilomètres nous séparent de la cérémonie, ils vont me faire du bien !
Ces kilomètres me donneront quelques répits. Ceci dit, je vais devoir répondre à cette petite déprime pour y mettre fin. Surtout lui répondre avec perspicacité.

Je n'ai en moi aucune ambition, et je n'en ai je crois jamais eue. Ca ne s'est pas trop vu jusqu'ici mais c'est aujourd'hui criant. Je n'ai au fond qu'une profonde envie, celle de créer autour de moi un univers particulier, aussi vaste que minuscule. Je ne veux pas exister, mais je veux vivre immergée à l'intérieur de cet univers. Je l'écris avec aplomb ici parce que je crois avoir assez d'amour en moi (oui, malgré ma déprime, oui) pour l'affronter : l'Explorateur m'empêche de faire vivre cet univers depuis que nous vivons ensemble.

Il ne le détruit pas, il lui impose des limites. C'est un réflexe, et c'est à la fois intrinsèque à nos fonctionnements respectifs. Le résultat est cependant systématique : François ramène du raisonnable là où j'invoque un processus flexueux. Ces réactions ne sont pas idiotes, pas du tout, j'envie même souvent sa manière de penser, mais là, par les temps qui courent (dirais-je) j'ai vraiment besoin de cet univers. En fait, je ne le savais pas, mais ma bonne humeur dépend de lui.
Ce n'est pas grand chose. Avant, quand je vivais encore seule, j'avais seulement quelques plantes vertes avec moi, des belles demoiselles (araignées) qui occupaient le plafond, une recette miracle, un poisson, une expérience, une collection de pensées… Les éléments, les meubles, les couleurs, se plaçaient selon un feng-shui qui m'était propre. François s'est toujours gentiment moqué de ma manière de ranger, c'est lui d'ailleurs qui m'a fait prendre conscience de son caractère “particulier”. Il m'a toujours aimée ainsi, mais ne peut vivre comme ça, comme je ne peux vivre sans ça.
Parce que c'est ma manière de donner du sens au monde.

Je me suis perdue parce que je ne l'ai pas cru si important pour moi. L'univers s'est fait ronger par les projets de François. Je vous disais que je n'étais pas ambitieuse, c'est pourquoi mon univers ne survit que difficilement depuis que nous sommes ensemble. A chaque fois que François me propose un projet, je ne peux lui refuser évidemment parce que je n'ai jamais rien d'autre, rien d'important et d'intéressant, à lui suggérer. Mon univers n'est pas un projet, je le construis à force d'opportunités. Rien n'est organisé, réfléchi ou prévu, mais tout s'enfile comme une destinée. (par là, je ne dis pas que François est du genre à prévoir sa vie d'avance, c'est plutôt moi qui prévois entre nous. mais il avance par idées tandis que j'avance dans un vide apparent).

Une année, j'avais acheté une jardinière sous l'oeil interrogateur de François. « Non, je n'ai rien à y planter, c'est vrai, mais elle m'a tapé dans l'oeil. » L'année suivante, j'y plantais des tomates cerises. La jardinière était telle que les tomates pouvaient parfaitement profiter de la lumière d'une de nos fenêtres. Les plantes grimpaient le long de ficelles jusqu'au plafond et s'étendaient sur les côtés. Ils donnaient une belle lumière à la pièce, une douce couleur verte, dorée, et les fleurs ne tardèrent pas à apparaître. Le voisin se moquait de moi parce qu'aucun insecte ne pouvait venir les butiner à l'intérieur de notre appartement. J'ai souri d'un air triste, mais j'ai découvert le lendemain qu'il suffisait de secouer les fleurs pour les féconder.
Mes tomates étaient succulentes.
Si François m'avait dit : « Je veux mettre un meuble devant cette fenêtre. », je n'aurais pu lui dire non. Personne ne savait que c'était la place pour la jardinière et les tomates. Ces tomates qui m'ont donné tant de joie pendant des mois (elles étaient encore vivantes en novembre !) n'auraient jamais vu le jour.
Ma déprime d'aujourd'hui m'indique qu'à force d'opportunités manquées ainsi par inadvertance, je n'ai plus suffisamment de petites joies de ce genre pour égayer mes journées.

J'ai depuis quelques semaines sur les doigts quelque chose de fortement désagréable. J'ai l'impression d'avoir de la poussière sur les mains, mais j'ai beau me passer les mains sous l'eau et les savonner, la poussière revient toujours. Je me coupe les ongles courts, j'inspecte ma peau et je ne remarque rien de physiquement anormal. En revanche, au niveau des sensations c'est tout autre chose. Ce que je touche, c'est principalement vrai pour les tissus ou les mains des autres, me procure des frissons dans le dos et fait grincer mes dents. De la même façon que si j'entendais quelqu'un griffer ses ongles sur un tableau noir.
Cette sensation est terriblement handicapante. Cette après-midi sur la plage, la Loutre me demandait régulièrement de l'aider à lier une serviette retrouvée sur la berge autour de son poupon. Toucher ce tissu mouillé m'était insupportable. Absolument insupportable. Je ne sais pas comment l'écrire.
Par conséquent, j'ai beaucoup de réticence à ranger dans le camion, à manipuler certaines choses. (J'ai failli hurler de dégout hier soir alors que je frôlais des doigts mon pantalon…) Cela n'aide vraiment pas à améliorer mon humeur ! Ni ne me permet franchement de lutter auprès de François pour que mon univers subsiste.

Nous avons finalement réussi à en discuter posément l'Explorateur et moi. (sans qu'il se sente déposséder de son caractère d'homme parfait, sans que j'hésite entre l'étriper ou aller dormir cachée dans un buisson loin de tout). De mon côté, je suis venue à la conclusion qu'il faut que nous ayons chacun notre maison. Nous serions voisins, il est hors de question de vivre loin de l'autre, mais il me faut une place claire, un lieu où mon univers si fragile saura exister.
Mon manque d'ambition évident ne le dérange pas. François n'est pas du genre à penser que je gâche mes capacités en ne faisant exister que des petites choses inintelligibles. Vous connaissez le parlophone d'Okilélé (par Claude Ponti) ? Je suis tout à fait du genre à créer ce genre de chose. Comprenez-vous comment ce genre de choses justement ne fait pas le poids devant les idées de François ? Etre ingénieur, se former au DE d'escalade, … même faire un tour de vélo ! « Non chéri, aujourd'hui je créer une ville pour perles en bois. », ce n'est pas sérieux. « Mais allez, il fait super beau dehors ! » Oui, tu as raison, je suis une vraie ermite. « Tu sais où tu veux aller ? » A la vérité, je suis très fatiguée de ce monde qui veut que je me secoue les poils pour exister toujours un peu plus et faire toujours un peu mieux. De plus, je sens que c'est ce que François veut m'apporter en tant qu'homme de ma vie : la possibilité de réaliser autour de moi cette recherche de sens minuscule.
Voici le parlophone avec lequel Okilélé a parlé aux étoiles (Ponti)
Si j'accuse aujourd'hui l'Explorateur de ronger mon univers personnel, il me parait important de rappeler que cet homme m'apporte aussi beaucoup de courage. C'est aussi pour lui que je veux faire renaître mon monde, pour l'épater, pour lui plaire, pour être amoureuse. Pour lui offrir ce bonheur en retour.

Dès nos premières minutes d'existence, il a su le voir, le comprendre et l'aimer. Ce qui est autour de moi resplendit sous ses yeux. Ca aussi, ne le nions pas, ça m'est vital.
Fourni par Blogger.

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