Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

dimanche, mars 19, 2017

Le jeu de la vie et de la mort

Je ne sais trop pourquoi (peut-être parce que je viens de participer à un événement sur la naissance respectée, qui m’a fait prendre conscience d’un certain nombre de choses…) mais aujourd’hui, je suis prise de l’irrépressible envie de raconter l’accouchement de la Loutre. Mes souvenirs sont âgés de plus de trois ans, je sais qu’ils ont pu être transformés et déformés par le temps, il ne faudra donc pas prendre les faits comme tels, il faudra plutôt en me lisant en saisir l’atmosphère et l’essence pour me comprendre. Je crois aussi que l’accouchement est un long processus qui dure des mois et se termine au moment où l’enfant tend pour la première fois ses membres dans les airs. Autrement dit : en vous racontant cet accouchement, je vais aussi vous raconter ma grossesse.

Je n’ai jamais eu l’impression de fabriquer un enfant. Les gens m’ont dit plusieurs fois Félicitation, je ne comprenais pas bien d’où cela leur venait. François et moi avions simplement ouvert une porte, et la petite Bulle a profité de l’opportunité qu’on lui offrait. (A l’époque je ne savais pas qu’il s’agissait d’une Loutre, et encore moins qu’elle était une loutre du genre Loutre-Koala.) Je prêtais mon ventre et en retour la petite Bulle, avec la délicatesse qui la caractérise toujours, y a fait son nid. Mon ventre gonflait à peine, si bien qu’au RDV de la dernière échographie, la dame qui nous reçu m’a demandé : « C’est pour la première écho ? — Euh… non. — Ah ! C’est pour la seconde alors ? — Non, pas du tout. C’est la dernière. Enfin, si j’ai bien compris… » La petite Bulle s’était installée toute en longueur, je pensais à peine que j’étais enceinte. Je l’oubliais souvent mais ma main caressait mon ventre sans que j’ai besoin d’y penser, comme si la petite Bulle de mon ventre prenait parfois possession de mon corps pour exercer les gestes nécessaires à son développement. Les gens me demandaient : « Ça va, la grossesse ? » Je riais : « Oui, notre bulle est déjà très autonome vous savez. Pas de couches ni de biberons à préparer, le bébé fait tout, tout seul. »


Paradoxalement, j’ai su dès le début qu’elle était là. Non pas dès le premier jour, mais bien avant le test, bien avant les règles suivantes qui ne sont jamais venues. J’ai pissé sur un stylo pour que François me croit. Il me croyait, moi, mais il ne croyait pas le reste du monde. François a toujours pensé que je vivais ailleurs. Puis j’ai su que pour que le reste du monde me croit, surtout la CAF qui nous promettait une belle quantité d’argent que je ne voulais pas refuser, il en fallait bien plus. J’ai appelé le cabinet d’un gynécologue, j’avais lu que c’était comme ça qu’on faisait. Il n’avait aucun RDV à me donner avant la date limite pour les démarches. J’ai pleuré dans le couloir, je trouvais la chose absurde. Et puis je me suis dit que pour une prise de sang et une signature, un médecin généraliste ferait bien l’affaire. J’ai eu le RDV très rapidement. « Pourquoi venez-vous me voir ? — Je suis enceinte, j’ai besoin de ces papiers… »

Ce médecin m’a alors auscultée. Elle a palpé mon corps, n’a pas senti la boule que j’ai dans le sein gauche. Cette boule a été découverte par un gynécologue lorsque j’avais 17 ans, et ce n’était pas le plus compétent de sa confrérie. C’est un test que j’utilise pour savoir si un médecin palpe pour le principe où s’il est un peu alerte. La boule fait quand même plus de 2 cm de diamètre (mesurée par échographie), c’est un test fiable. Le médecin n’était cependant pas intrusive et se débrouillait bien avec les démarches. Elle me faisait les ordonnances pour les prises de sang, je lui ramenais les résultats une fois par mois et je prenais l’ordonnance suivante. Elle m’avait quand même demandé : « Vous avez pris un supplément d’acide folique ? — Non, pourquoi ? — Pour rien. » Au RDV suivant, je lisais sur une affiche colorée de la salle d’attente : L’acide folique, avant et pendant la grossesse pour prévenir les déformations… Gloups.

Je n’ai pas expliqué le titre de ce billet, qui vous a peut-être interpelé. J’exagère, et pourtant. Durant la grossesse et l’accouchement, tout le monde, que ce soit les parents, les médecins, les amis ou la famille, tous jouent au jeu de la vie et de la mort. Quand on nait, on signe à la fois son arrêt de mort. On ne sait pas pour quand. Tout le jeu réside dans cette question. Un enfant malformé ? Non viable ? Une maladie ? La listeria ? La toxo ? Une fausse couche ? Son coeur qui bat comme les étoiles pulsent dans le ciel ? Une hémorragie ? …

… « Vous êtes de rhésus négatif, il faudra vous faire une injection.
— Pour les anticorps ? Je sais, j’y ai réfléchi, je n’ai pas besoin de cette injection. Le père est aussi de rhésus négatif.
— D’accord, me répond le médecin en souriant, je vais tout de même la faire. C’est juste une petite piqure, qu’ils referont après l’accouchement. Je vais le faire moi-même, il n’y a pas de problème.
— Attendez. Je ne me trompe pas en vous disant que puisque nous sommes tous les deux moins, notre enfant le sera aussi ?
— Madame, je vous le dis franchement parce que votre compagnon n’est pas ici mais nous ne pouvons pas être sûrs que ce soit bien le père. Il y a un risque. Jeudi prochain pour le RDV, c’est bon ? »
J’ai hoché la tête. J’ai annulé le RDV dès le lendemain en appelant sa secrétaire, le ventre noué à l’idée que je devrais peut-être me justifier.
« C’est pour annuler le RDV.
— Vous n’êtes plus disponible ?
— Oui.
— Vous voulez le reporter ?
— Non. (mince ! ça manque de crédibilité ton affaire. je me tais. j’attends)
— Voilà, c’est noté. Bonne journée madame. »
La secrétaire a raccroché. Je n’ai plus revu le médecin.

J’ai continué le suivi de la grossesse au sein de la maternité. J’attendais pour mon premier RDV avec une sage-femme, assise comme une enfant bien sage sur un banc au milieu du couloir. Je vois une sage-femme venir chercher une dame qui attendait avec moi. Mon coeur s’est emballé, j’aimais déjà beaucoup cette femme ! Si elles sont toutes comme ça, me suis-je dit, tout va bien se passer. Une autre est passée pour prendre la dame qui attendait devant moi, mon illusion a percé comme le jaune malmené d’un oeuf au plat. J’aimais aussi peu cette seconde sage-femme que j’avais adoré la première. Je croisais les doigts pour tomber sur la première sage-femme.
« Normalement vous devriez être avec ma collègue, me dit la première sage-femme en s’avançant vers moi, mais elle a beaucoup de retard aujourd’hui et j’ai le temps de mon côté. Vous serez suivie par moi, si ça vous convient bien sûr… » Je sautais de mon siège comme un enfant à qui on promet un jeu. J’étais tout sourire, je remerciais mentalement les petits esprits et je suivais cette dame merveilleuse jusqu’à son bureau. J’avais eu bien de la chance.

Cette sage-femme m’a appris beaucoup de chose sur mes droits de femme et de patiente en général. Elle me décrivait précisément les actes médicaux que je me devais de refuser si je n’étais pas consentante (comme le toucher vaginal), me faisait écouter le coeur de la petite Bulle tant que je voulais. Elle ne jouait pas au jeu de la vie et de la mort. Je n’ai jamais eu peur avec elle, je me sentais bien suivie, en sécurité. Elle a senti la boule que j’avais dans le sein. « Vous le savez ?, m’a-t-elle demandé. — Oui, répondis-je, c’est bénin. » Elle n’en a plus reparlé ensuite.

François et moi avions à l’époque déménagé à 300 m de la maternité de La Tronche, à côté de Grenoble. Je me rendais à tous les RDV à pied, je savais que le jour J, nous irons également à pied. J’ai fait une préparation à la naissance en groupe. En sortant d’une séance, l’une des dames qui faisait la même préparation que moi, m’a parlé de sa soeur qui avait pris des granules de Caulophyllum 9CH pour aider à l’accouchement. Je ne sais plus comment, le nom m’a tout de suite frappée et je m’en suis souvenue. Je disais régulièrement à François : il faut que j’aille en chercher… la date approche. Déjà à l’époque, je procrastinais trop. Mon ventre se faisait quand même gros. Je pensais que notre petite Bulle ne naitrait jamais. C’était trop long. Trop d’attente. Trop d’impatience. Je n’avais cependant pas envie de me déplacer jusqu’à la pharmacie, j’envoyais donc François chercher mon graal. Il est revenu à la pharmacie avec du Caulophyllum mais tout de suite, je me suis aperçue que le tube de granules n’était pas de la bonne couleur. C’était du 5CH ! La pharmacie n’avait plus la dilution qu’il me fallait. J’étais trahie. Je pleurais presque. « C’est la même chose, me dit François. — Non ! Non ! Ce n’est pas la même chose ! Avec ça, du 5 !, je ne pourrais pas accoucher. Il faut que tu y retourne. » François, retourna donc à la pharmacie pour rendre ce tube et commander celui qu’il fallait. La pharmacienne s’est bien moqué de lui lorsqu’elle l’a vu revenir. « Alors, elle a dit que ça n’allait pas du tout ? » 

Le lendemain matin, François est allé cherché le tube de 9CH commandé la veille. Je le pris entre mes mains, pleinement soulagée. « Voilà, je vais pouvoir accoucher… » François s’amusait de me voir si fébrile. Le soir, nous jouions aux cartes, j’étais incapable de fermer l’oeil. Je m’énervais. « Il va naître demain ou après-demain, lui disais-je. » Il n’osait pas me croire. J’étais à bout de patience.

J’avais des contractions c’est sûr, mais rien d’intense, rien de régulier. On m’avait dit : « Tu verras, les contractions de l’accouchement, on les reconnait tout de suite… » Bof, disais-je. J’avais des contractions, c’était déjà ça. J’étais un peu euphorique. « Et si nous allions à la maternité ? Ils vont bien nous dire si c’est pour maintenant ou pas ! » Nous avons pris nos manteaux, il était près de minuit, nous avons descendu la colline jusqu’à la maternité. Durant les derniers jours de grossesse, mon pas était devenu lourd et fatigué mais ce soir-là, j’avais l’énergie d’une gazelle. Je marchais si vite, d’un pas si léger et sûr, que Français devait trottiner pour me suivre. Il a pourtant de belles enjambées.

Pour entrer de nuit à la maternité de la Tronche, il faut appuyer sur des sonnettes et attendre que l’on ouvre. Nous attendions avec un père et son jeune enfant dans un couloir sombre. Parfois trop lumineux à nous faire mal aux yeux lorsque l’un de nous se montrait volontaire pour appuyer sur le minuteur de l’interrupteur. La lumière s’éteignait toujours au bout de quelques minutes, nous retombions dans le noir tranquille de la nuit. Et nous attendions. Puis la porte battante s’est ouverte sur une blouse blanche dynamique. Elle nous a sortis de notre torpeur. J’entrais, avec François derrière moi. Nous attendîmes seuls pour avoir un bracelet avec mon nom autour du poignet. Nous attendîmes seuls dans une pièce d’auscultation le temps qu’une sage-femme vienne nous rejoindre. Les contractions étaient ce qu’elles étaient. Douces. Irrégulières. Présentes malgré tout. La sage-femme m’a plu dès son entrée dans la pièce. Elle était tranquille, très chaleureuse, elle avait une sangle multicolore autour du cou pour tenir son trousseau de clefs. Elle m’a rapidement auscultée puis m’a interrogée sur la régularité de mes contractions. « Je ne sais pas bien, lui dis-je, c’est diffus. » Alors elle nous a dirigée vers une autre salle pour me placer autour du ventre un appareil qui les enregistrerait.

Au jeu de la vie et de la mort, je pensais que les appareils en sauraient plus que moi. Je m’étais allongée, les attentes successives m’avaient fatiguée, et je souffrais. L’appareil imprimait les contractions sur une feuille comme un sismographe paresseux. Je souffrais. La sage-femme vint au bout d’une demi-heure environ nous retrouver. Les contractions n’étaient pas convaincantes. Je pris en cachette une dose de Caulophyllum, j’activais dans ma tête un minuteur. Tous les quart d’heure, parfois peut-être au bout d’une demi-heure, ou deux minutes tout juste, je reprenais trois granules. Je relançais le minuteur et j’attendais que quelque chose sonne dans mon esprit pour reprendre une dose. François riait mais je suis certaine qu’il était heureux qu’on n’ait pas oublié le tube de granules à la maison avant de partir. Pour activer les choses, la sage-femme me proposa d’aller marcher une heure et demi dans la maternité et de revenir ensuite pour voir si l’accouchement avait avancé. Devant l’incapacité de l’appareil à comprendre les contractions mieux que moi, je me suis dit immédiatement que je ne reviendrai pas de si tôt.

Je marchais en rond dans le hall de la maternité. Je ne souffrais plus. Quand la contraction montait, je fermais les yeux, je respirais fort, je m’étourdissais et la contraction redescendait en laissant sur son passage un sentiment de bien-être véritable. Je ne me l’avouais pas, mais j’aimais cela. Le vigile qui faisait des allers-retours dans l’établissement me regardait étrangement. Il ne savait pas s’il devait se moquer de moi ou être attendri. Je savais que si je lui souriais, il déciderait de se moquer. Je faisais mine de ne pas le voir passer à côté de moi. Je le sus en remontant, j’avais marché ainsi pendant plus de trois heures, attendant d’être plus sûre de moi avant de retourner dans le service. En fait, cela est clair pour moi à présent : je ne me sentais pas aidée auprès du service de la maternité. Ils m’embrouillaient.

La sage-femme m’ausculta de nouveau. Elle toucha entre mes jambes, je sursautais, elle sursauta elle aussi. Elle avait senti la poche des eaux. « Elle va rompre bientôt je pense, me dit-elle. » Je ne répondis rien. Je n’en savais rien. Ce n’était pas dans mes préoccupations. « Je vous envoie en salle de naissance. »

Pendant la préparation à la naissance, on nous avait dit qu’il y avait deux salles ‘nature’ à la maternité. Elles avaient des noms originaux du genre ‘borabora’. Les zones au McDonald’s de Bessoncourt portent le même genre de nom. Dans les couloirs, en suivant la sage-femme, je cherchais ces salles merveilleuses des yeux (avec des ballons, des trapèzes, des mini-piscines…), je n’ai rien vu du tout. La salle de naissance était toute carrelée. Les meubles étaient en inox. La lumière aveuglante. Le lit au milieu était large, recouvert de draps d’hôpital. On me fit me déshabiller, enfiler une blouse qui ne cachait pas mes fesses. J’envoyais chercher François, paniquée, probablement, car la sage-femme s’empressa d’exécuter mes ordres. Une autre sage-femme entra dans la salle de naissance. « Et François ? — On le cherche, ne vous inquiétez pas. C’est moi qui vais m’occuper de vous. » Je ne l’aimais pas. J’aimais mieux sa collègue qui portait le porte-clef multicolore. Elle me ceintura avec l’appareil qui enregistrait les contractions. Je voulais rester debout pour ne pas souffrir, mon ventre était trop maigre et la ceinture ne tenait pas. Je devais la serrer contre moi. Et puis zut, elle glisserait, ce n’était pas mon problème. François arriva finalement. On nous laissa tous les deux seuls dans la salle de naissance. La sage-femme baissa la luminosité de la pièce. Geste généreux de sa part.

Nous discutions tranquillement François et moi pendant les contractions. Quand elles montaient, je me taisais. François ne s’adressait plus à moi, j’étais incapable de lui dire quoi que ce soit. Et puis elle descendait, me laissant heureuse, et nos badinages reprenaient. Nous parlions de nous. Tellement peu du bébé à venir. C’était étrange. Nous étions surtout très sereins, confiants. Nous nous débrouillons comme des chefs. Quand la sage-femme passait, nous la recevions comme une intruse. Elle partait aussi rapidement qu’elle était venue. L’appareil s’est mis à sonner. J’appuyais sur un bouton pour éteindre la sonnerie énervante. François buvait du thé à côté de moi, je lui en réclamais. « Tu n’as pas le droit, me dit-il, je crois au cas où… » Je pris quand même une tasse. Au jeu de la vie et de la mort, je préférais qu’il s’abstienne. La sage-femme revint, elle m’allongea, me toucha entre les jambes. Elle me cita les centimètres, et repartit. Elle revint pour me gronder car l’appareil, qui transmettait ses infos dans la salle des sages-femmes, n’arrivait pas à bien enregistrer les battements du coeur du bébé. Elle jouait des coudes au jeu de la vie. Elle m’allongea, pour surveiller le bébé. Je souffrais. Je voulais qu’elle parte. Elle repartit. Je me relevais. J’avais une perfusion qui me faisait mal, qui m’entravait. Je souffrais à cause d’elle, la perfusion m’empêchait de vivre les contractions normalement. Je m’accrochais aux barreaux du lit, faute de mieux. François appuyait de toutes ses forces dans le bas de mon dos, mon bassin se démontait et il fallait soutenir cette partie-ci de mon corps. François savait quand se taire, François savait quelle force appliquer sur mon coccyx. C’était un compagnon d’accouchement parfait.

La sage-femme passait parfois pour me parler au beau milieu d’une contraction. Je n’entendais rien, je ne comprenais rien. François lui disait mais attendez donc une minute ou deux avant de lui parler… ! Je saisis quand même cette remarque : « Ma collègue m’a dit que je n’avais pas été gentille avec vous quand je vous ai dit qu’il fallait accepter la péridurale maintenant et qu’après ça serait trop tard… » Si j’avais été la femme méprisante et prête à juger qu’on m’accuse parfois d’être, j’aurais aimé pouvoir répondre quelque chose comme ça à cette sage-femme que je n’aimais pas : Ne croyez-vous pas que j’ai autre chose à faire que d’écouter les pleurnicheries d’une gamine vexée parce que sa collègue est une bien meilleure sage-femme qu’elle ?… J’ai fermé les yeux, la contraction m’a envahie, et j’ai laissée repartir la femme avec son sourire.

Et puis j’eux envie de me rendre aux toilettes. Comment enlever cette perfusion pour me déplacer ? Fallait-il que je me rhabille pour sortir dans le couloir ? François préféra appeler la sage-femme.
« Tout va bien ? demande-t-elle. — Je voudrais aller aux toilettes. — Vous avez envie de pousser ? — Pas particulièrement, je veux juste aller aux toilettes. — Pour faire pipi ? » Je rougis à sa question. « Non… pour faire caca. — Donc, vous avez envie de pousser ? » Mais enfin, quand je veux aller aux toilettes, je n’ai pas envie de pousser, vous… si ? D’après la sage-femme, ce n’était pas possible que ce soit pour maintenant. Elle avait mesuré le col il y a peu. Je n’eux pas le droit d’aller aux toilettes. Elle me fit allonger de nouveau, pour mesurer encore, même si dans cette position j’avais mal. Elle proposa de percer la poche des eaux, pour accélérer les choses. « Mais après, j’aurais mal ? demandai-je. — Oui, mais ça ne durera pas longtemps. » Je refusais. Je m’accroupissais devant le lit. La sage-femme quitta la pièce, peut-être agacée.

Je me rends compte à présent que François et moi avons été seuls la grande majorité du temps. Nous nous débrouillions très bien ensemble. Il n’y avait que cet appareil, qui mesurait mes contractions et qui écoutait le coeur de la Bulle, qui ne fonctionnait pas, qui nous reliait aux sages-femmes. Elle ne savait en fait rien. Rien de plus que moi. Je comptais malgré tout sur elle pour m’expliquer comment faire. La sage-femme revint me voir, bien décidée à jouer de nouveau sa carte de la mort. « Madame, nous ne pouvons plus entendre le coeur du bébé dans ces conditions, il faut vous allonger. » Parce que j’avais peur qu’il se passe quelque chose de mal, j’obéis. Je donnai aussi mon accord pour qu’elle perce la poche. J’obéis pour accoucher couchée, même si je souffrais énormément.

Je disais à François : « Non, je ne veux plus… » Je perdais l’équilibre, je perdais la vue, j’oubliais ce que j’étais sensée faire. Je poussais une première fois. C’était affreux. La sage-femme me dit : « Allez-y, votre bébé n’est pas bien là… » Elle voyait sa tête. Je ne savais pas, j’eux peur que la Bulle se trouvait mal, et que la sage-femme craignait que les choses se compliquent. Cette phrase, c’était la mort qui s’approchait de nous si vite, et moi si inconsciente et égoïste, que je ne l’avais pas vue arriver. Je me souviens de m’être dit Tant pis, et aussi coûte que coûte. Je suivis les indications de la sage-femme. Je sentis ses mains replacer brutalement les miennes comme il fallait sur mes cuisses. Je suivis la poussée sans aucune retenue. J’eux la sensation violente que mon corps se déchirait, que l’enfant qui passait à travers moi se frayait avec l’énergie du désespoir un chemin jusqu’à la vie. J’avais l’impression de me sacrifier pour qu’il survive à sa naissance. Le bébé fut projeté hors de moi. Je n’aurais pas pu faire cet exercice d’abandon une seconde fois.

Pendant les vingt dernières minutes, alors que la sage-femme m’obligeais à m’allonger, qu’elle perçait la poche des eaux, je lui ai laissé mon accouchement entre les mains. Je ne comprenais plus ce qu’il fallait faire, je ne savais plus. Les choses auraient pu être différentes je crois. Dans un autre monde, une femme m’aurait suivi tout du long, elle m’aurait laissé prendre conscience, du début à la fin, elle aurait su m’accompagner car elle aurait su quel accouchement avait lieu sous ses yeux. Tout aurait pu être plus doux, pour la Loutre comme pour mon corps. Je n’aurais peut-être pas été déchirée. Je ne me serais peut-être pas sacrifiée.

Peut-être.

Ce que je regrette, c’est ce jeu de la vie et de la mort qui inhibe toute votre intelligence de femme, d’être humain, toute votre conscience. Elle ne savait pas. Elle ne savait pas plus que moi que la Loutre serrait son cordon dans la main de toute ses forces parce qu’elle avait eu peur pendant son trajet. Elle ne savait pas plus que moi. Elle me disait : au jeu de la vie et de la mort, je vous conseille de m’obéir maintenant, sinon je ne saurais rien vous garantir.

14 commentaires:

  1. Il est superbe, ton billet, merci de ce partage :) Je suis tellement d'accord avec toi..

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Avant je pensais simplement : bah oui, ils sont obligés, ils ne peuvent pas tout contrôler… Aujourd’hui je suis un peu en colère en y pensant. Comment pouvaient-ils même songer à nous aider ou à nous venir en aide en cas de besoin tout en restant moins de 5 minutes avec nous ! En nous écoutant si peu. En nous parlant aux moments les moins importuns (à chaque fois que la sage-femme s’adressait à moi, c’était au beau milieu d’une contraction ! Pourtant l’appareil les dessinait sur son écran…) Evidemment que la sage-femme ne pouvait rien pour moi, évidemment que chacun de ses gestes faisaient plus de mal que de bien ! Elle n’y était pour rien car elle y était pour tout.

      Supprimer
  2. Ca me rappelle un peu mon premier accouchement, à la différence que j'ai fini par céder à la pression péridurale après plusieurs heures à souffrir sans avoir le droit de rien faire entre monito et perfusion.

    Cette fois-ci normalement, j'accoucherai dans une de ces mystérieuses salles natures dont tu parles, puisque mon hôpital vient d'en ouvrir une et que je suis officiellement "inscrite" dans ce parcours. Si tout va bien, ce devrait être très différent... Du moins j'espère...

    J'ai bien aimé en tout cas ta façon de présenter les choses. Très originale et intéressante, comme d'habitude !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. « Sans avoir le droit de rien faire […] », c’est exactement ce que j’avais ressentie. J’avais tout juste un demi mètre carré de liberté. Accrochée par le bras, par le ventre… Malgré tout, j’arrivai à trouver, entre tout ça, un peu de liberté. La présence de François à mes côtés me donnait beaucoup de courage.

      Heureusement, je n’ai pas souffert longtemps. 10-15 minutes tout au plus. Les 10 ou 15 minutes passés sous les ordres de la sage-femme… Rah ! Pourquoi ne lui ai-je pas dit : « je préfère votre collègue » ?? Je n’ai pas ressenti la pression de la péridurale. Les choses ont été trop rapides. Si j’avais eu à souffrir plus longtemps, je l’aurai demandé moi aussi ! Quand on ne peut rien faire pour ne pas souffrir…

      J’avais écrit quelque chose sur cette anesthésie il y a longtemps (http://www.celine-dehors.fr/2014/12/jai-teste-pour-vous-refuser-la.html). Honnêtement, je ne sais plus ce que j’y racontais ! (je vais aller voir, tiens)

      J’espère que tu auras le droit comme prévu à cette salle nature ! Tu l’as vue ? Elle existe vraiment ? J’espère aussi que cette entrée te permettra de vivre ce nouvel accouchement avec plus de douceur et de libertés.

      Plein de bonnes choses à toi et ton futur bébé !!

      Supprimer
    2. Oui, JE L'AI VUE, elles existent ;) Bon, pour tout te dire, j'ai été un peu déçue. On m'a présenté ça comme un endroit paradisiaque, en fait c'est juste une pièce avec un canapé, un ballon, des sangles et une lumière réglable (et il y a une baignoire dans une pièce à part, mais accessible sur demande). Bon, ok, c'est déjà énorme par rapport à une salle de travail (brrr) classique, mais j'avoue que je m'attendais à... je sais pas, à mieux ;) Je crois que ce mystère des salles natures est la porte ouverte à tout les fantasmes (rien que ce nom "salle nature", tu as l'impression que tu vas débouler dans une oasis luxuriante avec une petite cascade glougloutant en fond sonore).

      Et je m'en vais de ce pas lire ton article, il ne me dit rien, mais comme j'oublie tout, il est possible que je le connaisse, et même que je l'aie déjà commenté ;)

      Supprimer
    3. …Une cascade rafraichissante, des plantes vertes, un jardin zen et un jacuzzi ? Je voyais plutôt ça comme ça. Peut-être l’ai-je croisée alors, sans la reconnaitre ? ;-)

      Est-ce que tu accouches dans la salle nature ou seras-tu transférée dans une salle de travail classique le moment final venu ? Seras-tu suivie personnellement dans cette salle ou le suivi se fera de loin à travers les informations du monitoring ? Enfin, comment ça se passe en théorie ?

      Supprimer
    4. J'accoucherai (à moins que je ne change d'avis pour la péridurale ou qu'il y ait un souci) dans la salle nature, sur un lit médicalisé classique qu'ils apporteront au dernier moment, mais sur lequel j'aurai le droit de faire à peu près ce que je veux (en gros pas d'obligation de position gynéco).

      Je serai suivie dans la salle, avec un contrôle et un monitoring d'une demi-heure toutes les deux heures, donc je verrai de vraies personnes, mais pas tout le temps... Le reste du temps, je serai seule avec mon mari.

      Et comment ça se passe en théorie, eh bien j'arrive à la maternité, on regarde où j'en suis comme pour n'importe qui. Si je suis assez avancée dans la dilatation pour passer en salle de travail, je rejoins la salle nature, sinon ben comme tout le monde, je suis en chambre (je crois qu'il y a une salle de pré-travail "nature" aussi, avec du matériel de dilatation, mais je ne sais pas exactement les conditions d'accès) et/ou en roue libre dans l'hôpital. Et une fois entrée en salle nature, j'y reste jusqu'à ce que le bébé soit né et que le délai de surveillance post-accouchement soit passé. Après quoi je rejoins une chambre normale.

      En fait c'est tout comme un parcours classique, sauf qu'il est accepté d'emblée que je gère le travail et mon accouchement à ma sauce, et qu'on me donne d'emblée les moyens de le faire (pas besoin de supplier pour avoir droit au ballon, à la baignoire ou au monito portable) (je crois même qu'on a le droit de boire, wouhou, révolution !). Mais sinon ce sont les mêmes règles, le même timing, et le même personnel.

      Voilà, je sais que pour l'instant y'a pas de deuxième prévu, mais si un jour vous changez d'avis, voilà, c'est une alternative intéressante à l'accouchement monito-perf-péri-position gynéco qu'on nous impose d'office si on n'a pas la force ou la présence d'esprit de protester (ou pas l'envie : je peux comprendre aussi que certaines personnes veuillent juste un accouchement sans douleur, sans surprise et super guidé, et évidemment c'est respectable aussi)...

      Supprimer
    5. Ainsi il n’y a pas de péridurale dans la salle nature ? Ce n’était pas un point évident pour moi.

      Le fait qu’il n’y ait pas de sage-femme toujours avec vous n’est peut-être pas un mal. Je dis ça en souvenir à un travail pré-accouchement plutôt intime, où le regard de l’Explorateur était le bienvenu mais certainement pas celui du personnel que je ne connaissais pas.

      Je vois à présent la salle nature comme une pièce spéciale pour indiquer au personnel de la maternité « attention ici accouche une femme qui vous demande aucune médicalisation systématique ».

      Je trouve cela très intéressant sur le principe. Peut-être aurais-je dû il y a trois ans clairement exprimer l’envie d’aller dans une salle nature. Dans ma tête, c’était évident, mais puisque je n’ai rien dit, au fond, ils ne pouvaient pas deviner.

      Ce que je regrette cependant c’est que dès lors qu’on ne veut pas de péridurale et que rien ne nécessite une surveillance maximale de la part du personnel… et bien, nous n’avons aucune aide du tout. Pourtant ces connaissances existent.

      Supprimer
    6. Si si du coup, c'est le gros truc de la salle nature, en fait, pas de péridurale. Si finalement tu décides d'en avoir une, on te transfère ailleurs (ce qui est normal, puisque sous péri, on ne tient plus sur ses jambes et on est branchée en continu, donc pas de possibilité d'aller sur un ballon, dans une baignoire ou je ne sais quoi, on n'a plus qu'à attendre sur le lit... autant libérer la salle).

      Et c'est vrai que quand on y pense, ça devrait plutôt être la norme que l'exception, ces salles et ce mode de fonctionnement. Mais bon faut avouer que dans un contexte de sous-effectif à l'hôpital, c'est plus facile pour le personnel de gérer des parturientes couchées bien tranquillement sur leur lit (surtout que comme elles n'ont plus mal, généralement elles sont calmes et détendues, ce qui est bien moins évident quand tu te tords de douleur), et je pense que c'est pour ça qu'en France on a généralisé la péridurale (et qu'on incite parfois très très franchement les futures mères à la prendre, comme ça a été le cas pour mon premier accouchement). (Après c'est un peu un contre-sens qu'au lieu d'embaucher un poil plus, on généralise une anesthésie non nécessaire coûteuse pour la sécu et qui cause, exceptionnellement mais tout de même, des complications elles aussi coûteuses, comme des ralentissements du travail, un risque accru de césarienne, des expulsions plus longues et des extractions instrumentales...) (D'ailleurs je pense que c'est pour ça, et pas seulement par bonté d'âme ou masochisme, que beaucoup d'autres pays privilégient à l'inverse l'accouchement dit physiologique...)

      Supprimer
    7. Rah la la ! Ouii ! J’avais complètement oublié qu’avec une péridurale on ne pouvait plus trop bouger ! J’étais justement en train de me demander pourquoi je n’en voulais pas, à l’époque, et là ça me revient d’un coup… :-(

      Comme toi, je ne crois pas que la logique va de soi (sous-effectif donc péridurale systématique ?). J’ai une amie qui a prévu d’accoucher avec une autre alternative. Elle a choisi sa sage-femme et cette dernière « loue » une salle à l’hôpital pour l’accouchement. Ainsi mon amie accouchera dans l’hôpital mais sera guidée par une sage-femme qu’elle connait. C’est un mixte entre l’accouchement à la maison (qui est, je ne m’en rendais pas compte, très marginal puisque seulement 60 sages-femmes le proposent en France) et un accouchement à l’hôpital.

      Supprimer
  3. Un article un peu dur à lire pour moi qui ne souhaite pas d'enfants en partie pour les souffrances et douleurs de l'accouchement que je refuse totalement. Ton récit est si bien écrit, chaque sensation de ton corps semble si vraie, si présente encore, l'empathique que je suis a le ventre qui se serre en te lisant. Cela dit j'aime bien comme tu l'amènes, et le dénouement à la fin de la Loutre qui tenait le cordon dans ses mains.
    Ma mère elle se l'était enroulé plusieurs fois autour du cou.
    Quand elle a accouché de moi la sage-femme non plus n'était pas agréable, j'en entends encore parler aujourd'hui. Je trouve cela horrible de partager un évènement si important avec des personnes qui nous irritent et ne sont pas sympas, et qui nous donnent des souvenirs négatifs qui se perpétuent avec les années. Heureusement les souvenirs positifs finissent par gagner.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Les récits d'accouchement me font toujours un peu pleurer… C'est tellement intense ! Mais contrairement à toi : la douleur ne m'effraie pas.
      Avec le cordon, cela peut poser problème lorsqu'il est trop serré et qu'il ne laisse plus passer la circulation du sang. La Loutre en naissant était toute bleue, je ne sais pas si c'était lié mais quel plaisir avons nous éprouvé lorsqu'elle a rosi sous nos yeux !
      Je crois aussi qu'on devrait s'accorder le droit de demander à être assisté par quelqu'un qui nous convient mieux. Parfois, ce n'est pas possible et cela se comprend, ceci dit je regrette de ne pas l'avoir suggéré le jour de la naissance de la Loutre.

      Supprimer
    2. Et moi de souffrir plusieurs heures sur un terrain de foot ça ne m'effraie pas non plus ;) à chacun sa douleur, j'imagine.
      Heureusement que le dénouement a été des plus heureux pour tous les trois !

      Supprimer
    3. Ah ah ! Par contre, je ne serai jamais je crois cette personne qui souffre sur un terrain de sport ^^ Ceci dit… je commence à me mettre à la course :-D

      Supprimer

Je vous remercie vivement de prendre le temps de m'écrire un commentaire. Vous pouvez être assuré de recevoir une réponse très rapidement.
A bientôt !
Céline.

Fourni par Blogger.

Pour papoter

Instagram

Contactez-nous !

Nom

E-mail *

Message *