Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

vendredi, février 24, 2017

La théorie des 1001 vies

Je ne pense pas être la seule à être confrontée à l’envie de changer de métier, d’avoir un (autre) enfant, de s’imaginer avec un autre compagnon, une autre maison, de reprendre les études, de passer un concours, … enfin bref : de changer de vie. Je ne crois pas être la seule à y penser et à aimer en même temps profondément ce que j’accomplis aujourd’hui. L’un n’empêche pas l’autre et pourtant penser à l’autre possible me donne parfois le vertige. Même si mon parcours de vie est encore assez court, croyez-bien que j’ai vu passer un bon nombre d’autres possibles. Et il y en avait des grave-cool… j’ai renoncé à chacun d’eux, un à un. C’est assez fou quand on y pense. Pourquoi ai-je fait une chose pareille ?

La théorie des 1001 vies

“Nous avons tous mille vies possibles,

toutes à la fois aussi accomplies que regrettables.

Et pourtant, nous n’en vivons qu’une : 

la mille et unième.”


Cette théorie très simple m’est venue en discutant avec l’une de mes belles-soeurs. Cette jeune femme a décidé de s’expatrier dans un pays qui lui plait depuis longtemps : l’Allemagne. Elle s’est donné les moyens de le faire. Elle a été fille au paire pendant des mois, elle a pris des cours d’allemand, elle a trouvé du travail, elle a demandé à son patron de la prendre au sérieux et de lui offrir plus d’opportunité… Ma belle soeur se débrouille comme une cheffe. Elle est en train de vivre une vie que j’aurais tellement aimé connaître !

Et elle m’a dit : en voyageant ainsi dans votre camion, vous réalisez l’un de mes rêves.
C’est brillant de clarté, vous ne trouvez pas ?

Je me force à ne pas perdre de vue cette théorie lorsque je rencontre quelqu’un qui mène l’une de mes mille vies possibles. Parce qu’il est absolument contre-productif de l’envier ou de l’admirer, parce que je ne peux pas tout faire, que personne ne peut tout faire, que personne n’a de capacités illimités, que nous nous n’en avons qu’une seule à vivre, il faut nécessairement se contenter de cette mille et unième vie.

L’accomplissement

Mais alors, dans tout ça, que faisons-nous de ce sentiment tellement désagréable : le regret ? Vous pouvez, au choix, vous cachez derrière le vieil adage « Il ne faut jamais rien regretter » ou… y réfléchir posément. Le regret est une peine éprouvée due à l’absence ou à la perte de quelque chose. On peut éprouver du regret après le passage d’une de nos mille autres vies. Parce qu’on a manqué la possibilité, ou parce que l’envie d’une bifurcation future nous remplit d’amertume à l’égard de notre mille et unième actuelle.

J’ai un ami ingénieur dans une entreprise qui paie bien et chouchoute ses employés. Cette même entreprise me faisait du pied il y a quelques années. J’aurais eu un métier, une situation stable, la reconnaissance sociale sans doute, une maison… Tout ce que ma vie actuelle ne m’offre pas.

Il m’arrive souvent de ne pas obtenir le sentiment d’accomplissement dont je rêvais et de fantasmer sur l’une de mes autres vies. Mais à parler avec les uns et les autres, qui pourtant vivent ce qui fait briller mes yeux d’envie, je me rends compte ce sentiment d’accomplissement ne tient pas dans le choix. Il s’agit davantage d’une question d’intensité qui ne s’amplifie non pas grâce à la peur du regret mais bel et bien par le partage. Parce que je vis ma mille et unième vie, j’encourage mon amie qui travaille en indépendante (dans les métiers de l’édition ♥) loin dans la montagne et qui va acheter une belle maison avec jardin et bois pour le feu. Parce que je mène cette mille et unième vie, je pousse telle personne à être une meilleure institutrice encore, telle autre à exprimer son génie dans la recherche, elle à choyer tous ses enfants, lui à se donner à fond dans la photo, elle à faire fructifier son idée et son entreprise, …

Et en retour je suis responsable de ma mille et unième vie, de cette vie que vous avez longuement rêver avec les 999 autres qui ne vous appartiennent pas. Lorsque je pense à cela, je ne regrette rien. Je vous fais confiance, comme vous me faites admirablement confiance, pour mener cette vie extraordinaire avec toute l’intensité dont vous êtes capables.

La cohérence

Ce qu’il est important d’admettre, c’est qu’une vie ne peut en contenir qu’une dès lors qu’elle est pleine d’elle-même. Une vie, c’est un ensemble de cohérences. Voici un exemple : notre famille est nomade, donc ma fille ne peut être scolarisée. C’est d’une simplicité déconcertante. Dans une autre vie, tout aurait été complètement différent. Bien sûr, la petite loutre aurait également pu ne pas être scolarisée si j’étais entrée dans la même entreprise que mon ami ingénieur mais nous l’aurions vécu d’une façon entièrement originale.

La projection que l’on se fait généralement d’une vie et sa réalisation véritable sont absolument dissemblables ; c’est une chose. Confondre un conditionnement de l’esprit avec la cohérence en est une autre qui est fortement dommageable à l’intensité (dont le sentiment d’accomplissement dépend fortement). Pour revenir à l’exemple de l’instruction de la petite Loutre, voici où en sont mes réflexions : certes elle n’est pas scolarisée, cependant son instruction dépend-t-elle uniquement de moi ? Ne puis-je pas l’inscrire à un stage en école de cirque (je suis certaine qu’elle en serait ravie !) ou la confier quelques jours à des amis ou à ses grands-parents ?

Saisir pleinement la cohérence inhérente à une vie permet de s’investir dans chacun de ses axes. Je regrettais parfois de ne pas avoir plusieurs enfants aux âges rapprochés. Depuis que j’ai compris qu’attendre que l’adorable soit plus grande et autonome avant de songer à un autre enfant me permet de réaliser des choses importantes à cette mille et unième vie, je vis cette absence avec beaucoup de joie et en toute certitude. Le regret n’en est plus un, il devient une logique.

Lorsqu’on change de métier et que l’on se lance dans sa propre activité, il peut être logique d’avoir une baisse de revenus ou une montagne de travail qu’on n’imaginait pas. Lorsqu’on voyage loin, il est logique de ne plus voir ses parents tous les week-ends. Lorsqu’on s’occupe d’un nourrisson, il est logique de tenir à la moindre minute de sommeil comme à la prunelle de ses yeux. Lorsqu’on devient vegan, il est logique d’être mal à l’aise en voyant ses amis gober des rondelles de saucisson.

Il faut continuellement démêler la cohérence du réflex. Ce qui est logique, n’est pas obligatoire, ne doit pas être attendu. Ce qui est attendu n’est pas nécessairement logique. La meilleure façon de voir clair dans tout ça est d’observer avec la plus grande sincérité chacun de ses espoirs et de ses regrets.

Où est-elle ?

Pour trouver cette mille et unième vie, c’est tout bête : c’est la vie que vous vivez aujourd’hui. Si vous n’arrivez pas à vous en rendre compte vous-même, allez donc prendre un café avec l’un de vos amis ou l’un de vos parents et posez-lui directement la question. « Qu’est-ce que je fais dans la vie ? »

Ma maman m’a dit : tu vis à mille à l’heure, tu ne te poses jamais. Bon, ce n’est pas une réponse très claire mais cela m’a quand même bien fait avancer. Ma vie à moi, ce n’est pas ça, c’est plutôt de gouter à tout. À la 1001a, à la 1001b, 1001c… C’est de vivre deux jours à Nice comme si j’y habitais (et de dire à nos amis qui faisaient la visite : « Oh ça va, la plage on a l’habitude… » oO). C’est d’apprendre la LSF et l’arabe. C’est de comprendre Krishnamurti. C’est de vouloir être institutrice et de chanter vive la liberté en voyant ma fille s’entrainer écrire dans la terre au milieu d’une aire de jeu. C’est d’être écrivain, c’est de regarder les annonces de pole-emploi. C’est de s’intéresser à la physique quantique. Et de rester une après-midi sur la banquette du camion pour vous écrire.

Ma vie à moi c’est d’avoir besoin d’un Explorateur et de son agenda du passé pour me rendre compte que j’ai existé mercredi et jeudi. C’est d’avoir faim parfois et de ne pas manger. Ma vie à moi, c’est cette mille et unième qui ne ressemble à rien de consistant mais qui coule qui coule dans le lit du temps en charriant avec elle toutes les angoisses et les espoirs du monde. Et les vôtres, vos vies à vous, c’est les mille que je laisse derrière moi et qui m’émerveillent toujours autant.

J’aime regarder devant moi. Même si ça me donne l’air de tourner le dos à beaucoup de choses.

12 commentaires:

  1. Très intéressant. C'est vrai que notre vie est faite de choix, de renoncements parfois. Tourner le dos à d'autres options pour vivre pleinement sa mille et unième vie, sans rien regretter... Et si j'essayais ? Merci Céline pour cette piste à creuser !

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    1. Lorsque je regrette l'un de mes choix de vie, je dépense beaucoup d'énergie pour m'imaginer qu'elle serait réellement ma vie si j'avais fait un autre choix… bien souvent je me rends compte que j'ai plutôt bien fait ! Mon regret est plus un fantasme qu'autre chose.
      J'aime en tout cas beaucoup cette théorie des mille et une vies, elle m'aide tous les jours à avancer. J'espère qu'elle saura t'inspirer aussi :-)

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  2. J'aime énormément ton article Céline, qui me parle beaucoup. J'ai mis du temps à accepter ma vie et toutes ces vies que je n'aurais pas. Je les fais vivre sous ma plume. Et j'encourage, comme toi, chacun, chacune a donné le meilleur de soi même pour ce en quoi il croit.
    La vie c'est aujourd'hui, là, maintenant.
    Je t'embrasse!

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    1. C'est une bonne idée de transformer ces vies abandonnées en vie imaginaire en leur donnant une “seconde vie” par l'écriture !
      Accepter sa vraie vie, la vie que l'on vit réellement, c'est un pas à ne pas manquer vers la liberté et l'épanouissement :-)

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  3. J'adhère complètement à cette théorie. Ohh, comme j'aimerais vivre mes 1001 vies les unes derrière les autres, pourtant je sais qu'en cet instant, ma vie est logique, cohérente et pleine de moi.
    La théorie des cordes et sa dizaine de dimensions me font parfois rêver, peut être qu'en ce moment même une Cendra est en train de sauver les grands pandas ou qu'une autre découvre le remède miracle de tas de maladies.
    En tous les cas, Céline tu vis en ce moment même une sacré jolie mille et unième vie.

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    1. Tu m'as touchée là où il faut, Cendra, en me disant que j'avais une jolie vie… C'est une chose que j'espérais entendre/lire un jour. Merci infiniment.

      Il m'arrive souvent-souvent aussi d'espérer vivre toutes mes vies. J'hésitais même en rédigeant cet article à en faire la liste. Certaines remontent à si loin… ! A force d'y réfléchir, comme toi, je me suis rendue compte que la plus cohérente, la plus proche de ma personnalité, de toutes mes vies c'était peut-être bien celle où j'abandonnais toutes les autres. C'était bien celle que je connais aujourd'hui.
      Et ça ! Ça donne pleinement le moral :-D

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  4. La vie est faite de choix et de contradictions, avec le temps qui passe ces questions reviennent souvent et se font plus urgentes. Ce n'est pas facile de se cantonner a une seule et même vie ! Merci pour ton article. Bon samedi

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    1. Ah non, ce n'est pas facile du tout tant qu'on s'accroche à toutes les vies perdues sans se rendre compte de la grandeur de notre vie vécue… Quand j'ai finalement compris que celle que je devais regarder ce n'était pas les mille qui me narguaient mais la mille et unième qui me portait, j'ai été illuminée ! Libre des mes regrets :-)
      Bon samedi à toi (avec tout pile une semaine d'écart ^^)

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  5. Il me semble que cette théorie est surtout vraie pour les personnes qui voyagent et/ou qui s'intéressent au monde dans sa globalité comme dans ses particularités. Il y a, au contraire, des personnes très sédentaires qui vivent tout une vie dans une même région, à faire le même travail pendant 40 ans, leur vie et leur vie, ils ne s'imaginent pas ailleurs. Certains amis du Major ne sont jamais sortis des Monts du Lyonnais, il ne comprend pas, lui qui a fait le tour du monde en bateau et est toujours là à commencer quelque chose de nouveau. Je crois que ces personnes là sont comblées par l'unicité de leur vie.
    Et puis il y a, comme tu le dis si bien, les 1001 vies, faites de choix, et l'acceptation de ne pas pouvoir tout vivre. J'ai une amie qui voyage régulièrement, elle est toujours quelque part, parfois je l'envie car je rêve de faire pareil, et puis je me rappelle que pour le moment avec les engagements pris cette vie n'est pas pour moi, peut-être plus tard. Tu expliques tout cela très bien, se réjouir pour les autres qui accomplissent nos rêves en sachant très bien que certains sont incompatibles avec notre présent.

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    1. Je crois que tout le monde devrait être comblé par l'unicité de sa propre vie. Là est bien le sens de la théorie des mille et une vies. Croire au contraire, c'est ouvrir la porte aux regrets ou à d'autres folies parce que (et il me semble ne pas me tromper en avançant cela :) de vie, nous n'en avons bien qu'une.
      Pour les personnes dont tu supposes qu'elles n'ont jamais eu de choix à faire… (amoureux ? professionnels ? de maison ? d'investissements ? de livres lus ?) je crois qu'il faudrait leur poser la question. Combien de chemins ont-ils traversé pour être là où ils sont. Ils ne s'imaginent pas ailleurs… pour moi cela signifie au contraire que la théorie, ils l'ont compris jusqu'à la moelle.

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  6. J'entendais unicité pas dans le sens "unique" mais dans le sens unicité du lieu de vie et du travail. Elles n'en changent jamais.
    Et je n'ai jamais dit que ces personnes n'avaient "jamais" dû faire de choix. Je comprends la partie de mon commentaire qui peut te faire penser ainsi, cela dit. Bien sûr qu'ils ont fait des choix et mené leur propre chemin...

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    1. Bonjour Cléa :-)
      La théorie des 1001 vies ne dit pas qu'il faut vivre les 1001 vies qui se présentent à nous mais au contraire prendre conscience que nous n'en avons qu'une seule et unique à vivre : la mille et unieme. Je crois que nous ne nous sommes pas comprises sur ce principe.

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A bientôt !
Céline.

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