Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

jeudi, janvier 12, 2017

La mort

Les premières lueurs du jour pointent à la lisière du globe, la loutre s’éveille.
« Maman, on a dormi là ! C’est le jour d’aller au LAEP ?
— Bonjour ma loutre. Oui, tu as raison, on est mercredi.
— En premier, je finis de dormir.
— Et après, nous irons au LAEP.
— Et après… on sera vieux.
— Après, oui. Dans longtemps quand même !
— Et après, on sera mort.
— Oui, c’est vrai.
— Et après on aura des fleurs, parce qu’on sera mort. »
Vive les matins avec l’adorable ! Bah oui, pourquoi pas ? Il n’y a pas d’heure pour parler de la mort, n’est-il pas ?
« Et tu m’apporteras des fleurs quand je serai morte ma loutre ?
— Eh non !
— Ah bon ? Pourquoi ?
— Parce que je serai déjà morte, moi !
— Je ne suis pas d’accord. Je préfère mourir avant toi ma poulette. »
La loutre soudain se tait. J’ai peut-être donné un peu trop de grains à son moulin. Je ferme les yeux et profite encore du petit matin, sans remords.

Elle a peut-être bien raison ma petite. Il n’y a pas d’âge, il n’y a pas de jour, il n’y a pas de bons ou de mauvais moments pour tenter de s’approprier le concept. Au départ, j’avais peur. Je me disais que la question de la mort était sans fin, il n’y a pas d’issue, et je pensais qu’il était préférable qu’un tout petit être comme la loutre ne s’y frotte pas si vite. J’ai voulu lui faire faire marche arrière, éludant au maximum le sujet. Et puis voyant que de toutes manières la loutre était toute disposée à s’intéresser aux grandes questions de la vie (si ce n’était pas la mort, ce serait l’amour, la naissance, ou même le temps), j’ai peu à peu changé d’avis. Pauvre de moi, je n’avais pas de réponse à lui apporter. A 23 ans d’écart, nous étions presque au même point toutes les deux. Elle avec ses mots d’enfant, moi avec ceux d’une adulte qui se joue intelligente et cultivée, et sous nos pieds le vide de l’inconnu. Et chacune notre seule vie pour comprendre.

Cela fait aussi partie de l’éducation. Être bien éduqué, ce n'est pas seulement être compétent en mathématiques, en histoire ou en géographie, c'est aussi avoir la capacité de comprendre cette chose extraordinaire qu'on appelle la mort - pas à l'instant de votre mort physique, mais tandis que vous vivez, tandis que vous riez, que vous grimpez aux arbres, que vous êtes en train de faire de la voile ou de nager. La mort, c’est l’inconnu, et ce qui compte c’est de connaître l’inconnu tant que vous êtes en vie. 
Jiddu Krishnamurti, Le sens du bonheur
La mort des autres
Je n’ai qu’une maigre expérience de la mort. Mes arrières grands parents sont partis sans que je ne m’en aperçoive. Le père de ma mère trônait sur la table de chevet de ma grand-mère, disparu brutalement, m’avait-on dit, quelque part sur le chemin du ciel il y avait des années. Je n’avais pas cinq ans, des éléments de l’histoire me paraissaient louches. Je ne comprenais pas comment l’on pouvait savoir où était quelqu’un s’il était disparu. Cet aspect de la mort continue de me troubler. Cette façon de savoir l’espace et de ne rien en savoir tout à la fois. Il est connu que les morts s’envolent vers le ciel, ou disparaissent nul part, ou ne sont juste plus rien du tout, mais ils passent toujours une frontière que notre entendement ne traverse pas. La mort, nous savons où la trouver et lorsqu’on se place devant elle on ne voit plus rien de sa dimension. La mort, c’est un envers de notre univers.


Et puis est venu la fin des grands parents de François, l’année dernière. Nous sommes passés voir Mamie Thérèse à l’hôpital. François m’avait dit « Tout va bien », je l’ai cru et l’adorable dans les bras nous sommes allées la saluer. Tout n’allait pas bien. Sa mamie a ouvert les yeux, nous a regardées, nous a reconnues « Oh, vous êtes là… ! », a-t-elle dit avec plaisir avant de replonger dans son lit. Cette femme depuis vingt ans nous préparait à sa mort. Depuis vingt ans nous disait adieu, mais ce jour-là, alors qu’elle ne disait plus rien, je l’ai crue. J’ai vu autour d’elle la distorsion de l’espace, le voile à partir duquel le regard s’éteint. Le lendemain, elle l’avait passé, nous laissant sur le perron des vivants.

Dans mon entourage la mort construit année après année ici et là des trous de vers entre l’espace de l’avenir et celui du souvenir. Le père d’un ami, l’amie d’une amie, un professeur, une célébrité, un scientifique, et je vois les bras fins de ce vide étrange atteindre le coeur de ma Mamie pendant qu’elle se détache de la vie. La mort se rapproche de moi, à petits pas ou brutalement là n’est pas la question, mais je sentirais presque sa présence à mon côté. Je comprends l’adorable, il est plus que temps de s’occuper sérieusement du problème.
La notion de l’ordre
Je n’ai jamais eu peur de ma propre fin. Il est cependant bien hypocrite de se contenter de cette réponse, principalement lorsqu’on sait combien je suis sensible à d’autres morts. La mort d’une ville, la mort d’une culture, la mort d’un savoir, la mort d’une espèce… Lorsque je suis face à la mort je suis choquée par l’absence soudaine et surtout l’irréparabilité de la chose. On ne peut faire revenir ce qui a chu. Dès que je rencontre une once d’insensibilité, j’ai envie de hurler et de trouver le poignard subtile pour trancher la réalité jusqu’à ce qu’elle saigne, jusqu’à ce qu’elle saigne tout ce qu’elle a fait disparaitre. Entre la mort et moi il y a l’amour et le désir de permanence. La mort c’est le monde qui m’échappe soudain et que je ne peux rattraper, que je ne peux faire durer comme je l’aimais. Et tout à la fois, il y a ce qui surgit des cendres, le renouveau, qui m’appelle avec toute son innocence. Je craque. Je culpabilise, je ne voudrais rien oublier et pleurer encore et encore ce qui est disparu, mais je craque pour ce qui nait.

Je pense alors à ma grand-mère qui s’illumine en voyant l’adorable. Cède-t-elle, elle aussi, à l’appelle du nouveau ?

Il y a aussi la mort de l’Explorateur. Je lui dis parfois sur le ton de la plaisanterie : « Ecoute, tu es un homme, tu es grand —donc tes cellules se sont multipliées énormément—, tu manges beaucoup, il y a de grandes chances pour que tu meurs avant moi. En plus, tu as un an de plus ! ». L’idée ne lui déplait pas. Il me répond : « J’espère bien ! Comme ça tu me feras un super discours pour mon enterrement, je serais déçu de ne pas y avoir droit. » Lorsque j’imagine la mort de mon compagnon, mon esprit se mélange les pinceaux, comme pour les autres morts, oscillant entre le mélodramatique et ma force de résilience. J’ai souvent en tête le trait d’esprit que m’avait rapporté ma belle maman, venant d’une célébrité devenue soudainement veuve. Un journaliste lui avait maladroitement demandé de quelle façon elle vivait la mort de son compagnon. « Oh, ça va…, lui avait répondu la femme célèbre, ce n’est pas comme s’il faisait parti de la famille ! » La réponse est fine.

Je m’en inspire beaucoup. Je ne peux m’imaginer tout ce que représente la fin de l’Explorateur. En fait, c’est un non-sens. Sa mort, c’est tout ce qu’il ne fera jamais, ce qu’il ne dira jamais, ce qu’il ne vivra plus auprès de moi. Sa mort, ce n’est pas grand chose, ce n’est même rien du tout. Qui redoute rien du tout ? Qui redoute ce qui n’existe pas ? Ce que je pleurerai, ce que je regretterai, c’est surtout ce qui n’aura jamais existé.

J’essaie d’analyser ma propre mort avec la même honnêteté. En fait, j’ai un peu peur et le fait de ressentir cette peur me fait prendre conscience du fait que je manque surtout d’humilité. J’ai peur d’être indispensable. J’ai peur qu’en mourant je fasse du mal autour du moi, qu’on regrette ce que je n’ai pas eu le temps de donner au monde. J’ai peur que l’adorable regrette sa maman, j’ai peur que François n’avance plus dans sa vie sans moi, j’ai peur de cet inachevé alors que franchement, rien ne m’indique que j’ai quoique ce soit à terminer avant de partir. Dans la vie, on n’est pas obligé de dire au revoir. Quand je pense à l’adorable ou à l’Explorateur, je sais combien ils ne dépendent pas tant de moi que ce que mes peurs me font penser. Au fond : lorsque je me laisse aller à ce sentiment, je suis complètement ridicule. Pour ma part, si je crains la mort, c’est seulement par excès d’égocentrisme.

Se préparer et comprendre
Libérée de la crainte de l’ordre, j’arrive doucement à m’intéresser à la mort pour ce qu’elle est et non plus pour ce qu’elle représente. En fin de compte, tant de choses résistent à la mort et peut-être bien y en a-t-il autant qu’on ne voit pas. L’âme ? L’âme qu’on connait déjà si peu du vivant, on voudrait la voir ressurgir soudain et s’envoler vers l’ailleurs quand la mort survint. On se demande si l’âme survit à la mort sans savoir ce que l’âme est de notre vivant. Je pense que l’âme ne meurt pas comme l’âme ne vit pas. Non l’âme ne survit pas, l’âme est insensible à cet état binaire. L’âme est comme les atomes qui pris de sympathie pour nous décident de nous composer et puis quand l’intérêt disparait, se tournent vers autre chose. Notre vie glisse d’un vide à l’autre, s’entourant d’une illusion de matière, de consistance, pour que notre intellect ne se perde pas dans le vent filant des particules. 

Je vois la vie et la mort des êtres de la même façon que je sais que les nuages vont et viennent dans le ciel. Il y a quelque part une instabilité, une température, une humidité, qui fait apparaitre le nuage à nos yeux en condensant l’eau de l’atmosphère. Lorsque le vent souffle, c’est d’autant pour déplacer cette instabilité que les composants du nuage. On croit que le nuage dans son intégralité se déplace mais en fin de compte, c’est l’instabilité qui bouge, formant au fur et à mesure de sa route la forme du condensa. J’aime voir au dessus des monts les nuages lenticulaires. L’onde du vent le long des reliefs s’entrechoque avec une autre couche de l’atmosphère et forme le nuage. Le vent traverse le nuage, condense lorsqu’il passe au dessus du mont, puis s’échappe en toute transparence en s’éloignant du relief. Le nuage, lui, ne bouge pas, il reste imperturbable au vent. 


J’apprendrais la formation des nuages à l’adorable. Elle y trouvera peut-être elle aussi une réponse à la mort.


Je crois finalement que la mort n’est “que” la frontière entre ce qui aurait pu et ce qui n’est plus. C’est la limite qui sépare le futur absent du futur que le monde connaîtra. A chaque instant, sa mort. Et avec lui le passé sur lequel on ne peut revenir. A chaque instant la naissance d’une future mort.

6 commentaires:

  1. Sujet profond, qui m'effraie pas la loutre encore ignorante de la fatalité de notre vie : la mort. J'ai appris ces dernières années à ne pas en avoir peur, régulièrement cette peur profonde, cette angoisse me réveillait en pleine nuit, plongeant mon sommeil dans un trouble que je ne contrôlais pas. Et puis j'ai compris que je portais en moi la peur de ma maman, et non la mienne.
    La mort est un cadeau de la naissance. J'ai aimé lire ton article, ce mélange de sensibilité qui me touche chez toi, et cette rationalité qui permet de garder le cap, de penser. Je crois que j'ai toujours cette appréhension face à la mort s'invitant autour de moi : perdre les membres de ma famille, perdre Habibi, perdre des amies... C'est ce qui n'existerait plus, ce qui ne peut plus être partagé alors que jusqu'alors on pouvait, qui éveille une douleur. Il m'arrive parfois d'en pleurer, comme si j'anticipais déjà leurs disparitions, et de me dire "Que serait mon monde sans eux ?"...
    Merci pour tes mots, merci de partager ta réflexion sur un sujet qui reste tabou et difficile à aborder. Je pense que la petite Loutre pourrait lire cet article plus tard, quand elle sera plus à même de comprendre ce qu'il contient d'amour et de sagesse.

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    1. Merci pour ton commentaire Julie. Je suis contente d’avoir réussi à te toucher par cet article. Il était très important pour moi de mettre à plat ce que je pensais de la mort. De m’éclaircir les idées et ensuite de les partager.

      Tu le décris très bien : ce qui est angoissant dans la mort, c’est la rencontre avec un monde « sans ». Je ne pense pas que la loutre n’est pas saisi l’aspect définitif de la mort, à l’écouter je crois qu’elle l’a très bien intégrée. Ce qui lui échappe c’est plutôt ce qui nous fait peur : l’anticipation du monde vide de ce qui est mort.

      Voilà pourquoi dans mes pensées j’ai d’abord fait le point avec cette peur avant de m’approcher au plus près de ce qu’est vraiment la mort. Je t’incite fortement à faire, un jour, le même travail. Tu n’arriveras peut-être pas aux mêmes images que moi, mais je suis assez d’accord avec Krishnamurti. Il ne faut pas se cacher derrière le prétexte de la peur, ou de la tristesse, pour ne pas affronter l’inconnu de la mort en toute franchise. La mort ce n’est pas seulement la disparition de ce/ceux que l’on aime.

      Dépasser le tabou m’a beaucoup apaisée.

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  2. "l’absence soudaine et surtout l’irréparabilité de la chose", c'est aussi ce qui me "choque", comme tu le dis. La notion de "plus jamais" me donne parfois le vertige.
    Je n'ai aussi que très peu connu la mort dans mon entourage. Parfois j'imagine la vie si un de mes parents ou une de mes soeurs devait partir, et je sais comme ça serait dur, nous vivons à 6 depuis plus de vingt ans. Je sais que ça ne pourra pas être éternel mais j'ai aussi du mal à appréhender comment cela pourrait prendre fin.

    Il y aurait tant à dire sur ce sujet qui nous échappe tant.

    Je trouve ça bien, qu'il n'y ait pas de tabou pour ta fille. En faire un mystère est la meilleure chose pour attiser la crainte autour de ce sujet. Nous en avons toujours parlé librement dans ma famille, mais je dois reconnaître que je dois reconnaître que je suis loin d'avoir mené l'analyse poussée que tu en fais. Cela dit c'est toujours passionnant de lire le déroulement de tes pensées.

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    1. C’est une bonne chose d’en parler librement, s’en est encore une autre d’essayer de comprendre la mort. Ma fille me pose beaucoup de question à son sujet, tenter d’y répondre me guide dans mes réflexions. « Pourquoi les gens écrivent des petits mots pour les morts ? [vus dans une chapelle] » ou « Est-ce que tout peut mourrir ? ».

      En te lisant, me vient une autre question qui peut être douloureuse. Si une personne de ta famille proche mourrait, serait-elle malheureuse de vous laisser ? suivie, à la manière des enfants de… Ah bon ? Pourquoi ?

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  3. :) et j'imagine que ça ne doit pas être facile de répondre à tous ces pourquoi !

    Ta question m'intrigue, mais je crois qu'on n'aura jamais de réponse finalement, car tant que la mort n'est pas proche, on ne peut pas vraiment savoir.

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    1. J’ai volontairement choisi une question pour laquelle il ne sera jamais-jamais possible d’obtenir une réponse par observation. S’interroger sur le monde ce n’est pas seulement s’appuyer sur des certitudes, c’est aussi remettre continuellement en question ce que l’on sait et reconnecter.

      Enfin, moi j’aime Krishnamurti et je suis assez d’accord avec lui : n’attendons pas pour tout découvrir et ne croyons pas ceux qui nous disent que ce n’est pas possible.

      Ce n’est pas facile de répondre à toutes les questions de la Loutre, mais je crois que les miennes sont encore plus tordues alors… ça aide à relativiser ! ;-)

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Céline.

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