Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

lundi, décembre 05, 2016

Faire un mobile avec un enfant

S’il y a bien une chose que j’ai apprise avec ma fille c’est que rien n’est trop grand ni trop beau pour un enfant. Avant de connaître la loutre, j’avais en tête les jeux en plastique très simples, très simplifiés, parfaitement adaptés aux jeunes bébés. Il était hors de question de leur laisser une assiette, un verre, et un couteau ne m’en parlez pas quelle horreur ! Je n’avais jamais été en contact avec de jeunes enfants, c’était une idée que je n’avais jamais concrétisée, mais elle était bien ancrée dans ma tête, je peux vous l’affirmer.

Je ne vais pas vous raconter encore une fois l’histoire… mais en fait c’est peut-être nécessaire n’est-ce pas ? Alors la voici : Un jour ma fille est née et, avec elle, un regard étonné prêt à tout avaler. Je n’ai pas vu au bout de ses bras des mains maladroites mais des gestes qui se voulaient aussi précis et harmonieux que possible. J’ai vu chez ma fille un être exceptionnel qu’aucun mot ne me permet de décrire. Et j’ai vu une image, dans un film : un jeune garçon de moins d’un an tenant dans sa main un couteau parfaitement aiguisé et l’approchant de sa joue. C’était une image effrayante (mais il va se couper la joue ou s’arracher un œil !) et à la fois passionnante (voyez un peu avec quelle application l’enfant tient ce couteau !), elle a radicalement changé la façon dont je percevais les jeunes enfants. Et plus tard, les enfants plus grands, voire les adolescents.

Attention, je ne dis pas ici que les couteaux ne sont pas dangereux pour les enfants, je dis simplement qu’il pourrait peut-être bien exister une autre façon non dangereuse de les faire cohabiter avec les bébés. Autrement qu’en les cachant à leur vue.

Suivant l’inspiration de cette image de film, j’ai lu énormément. Je me suis trouvé quelques mentors. En tête : Maria Montessori et Célestin Freinet (qui m’a aidé à réfléchir aux enfants plus grands). J’ai observé ma fille comme une folle, validant un à un les intuitions de mes mentors, et ma vie de maman est devenue d’une simplicité que je souhaite à tous les parents.

Oh comme elles sont belles !
Évidemment, j’ai essayé chez moi, dans mon bel appartement, quelques activités dites Montessori piochées là et là sur les blogs. C’était presque à chaque fois un fiasco. Je ne comprenais pas bien pourquoi mais depuis j’ai effectué un beau petit stage dans une école et bien réfléchi et je suis en mesure d’expliquer mes erreurs.

1• Ne pas tenir compte
de la progression
La progression est quelque chose que l’on discute peu dans les blogs qui proposent des activités dites Montessori et c’est pourtant fondamental. Mais qu’est-ce que c’est donc ? Et bien il s’agit de mener l’enfant pas à pas vers les différentes activités. Un exemple simple : trier des billes de couleurs. Lorsqu’on présente cela à un enfant de 3 ans, il y a de fortes chances qu’il ait déjà dans sa vie eu l’occasion de manipuler des billes, de voir des récipients de couleurs, une cuillère ou une pince. Vous avez ainsi toutes les chances de ne pas rencontrer de problème. Mais lorsque l’activité est présentée à un enfant plus jeune (ma fille avait moins de deux ans lorsque j’ai eu l’idée d’essayer), c’est beaucoup moins sûr. Alors que faisait ma fille ? Triait-elle ? Mais pas du tout ! Elle connaissait déjà les couleurs de l’arc-en-ciel et je la sentais parfaitement capable de manipuler une cuillère ou une pince mais… elle n’avait pas suffisamment eu l’opportunité de le faire. Ainsi, la loutre jouait avec la pince, les billes, et moi je pestais derrière elle parce que (autre règle, messieurs mesdames) il ne faut surtout jamais détourner le matériel !!! Alors je reprenais ma fille et lui disais sans arrêt : « Non, ne fais pas ça, il faut mettre le jaune dans le jaune, tu vois ? » et petit à petit, l’adorable perdait tout intérêt pour ma jolie activité.

2• Connaître sur le bout des ongles l’activité
Les enfants retiennent le moindre détail. Lorsqu’on regarde l’adorable faire, c’est flagrant. Vous présentez une activité à votre enfant. Vous mettez les pièces d’un côté, vous commencez et puis… vous vous rendez compte qu’il ne voit pas bien. Alors vous changez les éléments de place et vous continuez. Erreur. Grave erreur. Lorsque je fais comme ça avec ma petite loutre, je suis certaine qu’elle imitera toutes mes manies, se mélangeant allègrement les pinceaux et toutes ces broutilles l’empêcheront de saisir la construction sous-jacente à l’activité.

J’ai un exemple précis. Nous avons créé avec François une similiboîte des fuseaux avec des pots de yaourt et des cure-dents. François qui ne connaissait pas bien l’activité a commencé à mettre les cure-dents dans le fond d’un couvercle et puis il s’est rendu compte que ce n’était pas pratique alors il les a pris dans la main. Lorsque ce fut au tour de l’adorable de suivre cette activité, elle a insisté pour mettre les cure-dents dans le couvercle, faire autrement la troublait énormément. Au milieu de son travail elle a entrepris de prendre tous les cure-dents restant dans son poing. Sa main ayant la taille d’un jeune enfant, c’était très difficile pour elle et ça a mis en l’air tout le reste de l’activité. François faisait son possible pour la raisonner, mais rien à faire : puisqu’il lui avait montré comme ça, pourquoi elle n’avait-elle pas le droit de faire de même ?

Au départ, je ne pensais pas que de tels éléments pouvaient troubler un enfant et puis… je me suis rappelé certaines choses. Dans l’exemple cité, le but est d’apprendre les symboles et les nombres de 1 à 9 à une petite loutre qui ne sait pas encore parfaitement compter. Cela demande une énorme concentration. Dans ce cas il est totalement admissible que la plus petite broutille la détourne de son chemin. Il faut être attentif à tous nos gestes et nos mots pour ne pas induire l’enfant en erreur.

Connaissant tout cela, nous avons petit à petit augmenté la difficulté des activités que nous proposions à la loutre. Son intelligence grandissante aidant, nous faisons à présent des choses vraiment très intéressantes. Vivre dans le camion implique toutefois quelques ajustements. Nous disposons de peu d’espace, impossible de laisser à portée de main de l’adorable l’ensemble des activités et la progression inhérente. Je procède alors ainsi. Je prépare une activité complète, puis je présente à l’adorable les éléments un à un, autorisant (ô sacrilège mais combien salvateur) le détournement !

Pour notre pseudo-boîte à fuseaux, nous avons précédé ainsi. Les petits pots l’ont intéressée en premier. Nous avons donc construit des tours et des pyramides à gogo avec les pots jusqu’à ce qu’elle les connaisse très bien. Nous avons fait de même avec les étiquettes des chiffres, et l’adorable a passé plusieurs jours avec un lot de cure-dents. Une fois que j’étais certaine que tous les éléments lui étaient très familiers, nous avons commencé à travailler le comptage des cure-dents. Mis à part quelques erreurs que nous nous sommes appliqués à corriger au fur et à mesure (par exemple, au départ je pensais le faire avec de petits cailloux mais très vite je me suis rendu compte qu’un caillou roulait loin dès qu’il était échappé…) l’activité fonctionne du toner !

J’en arrive donc à vous parler de notre mobile. Décembre arrivant, Noël s’invitant généreusement dans les magasins, nous avons décidé de créer une jolie décoration de Noël avec l’adorable. Des amis à qui nous avons rendu visite avaient une cafetière Nespresso et je trouvais les capsules vraiment magnifiques. De plus, cela faisait bien longtemps que je rêvais de créer un mobile. Voilà comment nous en sommes arrivés à inventer notre projet.

Pour faire participer la loutre, il fallait tenir compte de différents points.

1• L’exercice est complexe
De nombreuses étapes étaient nécessaires pour la création du mobile. La loutre a participé au nettoyage des capsules (étape 1), puis au passage des fils dans ces dernières (étape 3). J’ai gardé la création de l’équilibre pour moi (étape 4) et François a préparé la branche de bois (étape 2). Par conséquent, il fallait que les étapes 1 et 3 destinées à la petite loutre soient adaptées à son adresse et sa capacité de concentration. Pour moi il aurait été dommage que les étapes soient mal préparées et qu’elle n’arrive pas à participer correctement aux activités à cause de cette erreur. Ainsi, j’ai fait le point sur les étapes qu’elle connaissait déjà bien — comme de gratouiller le fond d’un pot — et celles pour lesquelles elle aurait besoin de plus de temps et d’attention. Pour ces dernières, j’étais préparée à rester patiente. Coûte que coûte ;-)

Ma grande fierté ! Je ne la savais pas capable de passer le fil aussi bien !
2• Créer et entretenir l’intérêt
Susciter de l’intérêt chez le jeune enfant est vraiment chose aisée. J’ai l’impression qu’il suffit qu’il voie un adulte s’y intéresser pour qu’il ait envie de le faire. Je l’ai très bien vu lorsque nous nous sommes arrêtés à une ludothèque. Je m’étais installée à la table de la pâte à modeler. Je faisais tranquillement mes petits bonshommes et petit à petit la moitié des enfants du lieu d’accueil se sont installés avec moi ! Au point que les parents me prenaient pour une animatrice. Mais je ne faisais pas grand-chose. Les enfants prenaient une chaise, l’installaient à la table, choisissaient une couleur et faisaient. Ma fille, à côté de moi, continuait son travail comme si de rien n’était et je l’imitais.

Pour garder cet intérêt, c’est un poil plus compliqué mais rien de bien savant. Premièrement, je pense qu’il vaut mieux présenter les choses entièrement à l’enfant de façon à ce que l’enfant voie le résultat final. J’évite notamment de « travailler à la chaîne », je sais que l’adorable a horreur de cette façon de travailler. Et moi aussi. Pour les petits pots, j’ai nettoyé totalement une première fois une capsule avant d’accompagner la loutre dans les différents gestes à effectuer. J’ai généralement une loutre qui trépigne d’envie de s’y mettre avant que j’ai terminé, mais si je la laisse prendre en route l’activité sans lui avoir montré le résultat final, en général, ça ne fonctionne pas des masses. Elle se heurte à un problème et n’a plus envie de continuer. Et moi, je suis déçue. La loutre aussi. Nous sommes déçues toutes les deux, ce n’est pas constructif.

Et puis pour entretenir l’intérêt… Hem hem. C’est plus compliqué. Il faut que la difficulté de la tâche soit bien dosée en fonction des capacités de l’enfant. Ni trop compliquée, ni trop simple. Pour compliquer une activité on peut préciser les gestes et les compétences à posséder, on peut aussi augmenter le nombre d’étapes, ou allonger la durée de la tâche (faire beaucoup de capsules, par exemple). Pour simplifier une activité, on peut scinder les étapes de façon à ce que l’activité soit moins longue, ne pas être trop exigeant (j’ai permis à la loutre de laisser un peu de café au fond des pots si cela lui convenait ainsi) ou lui donner des outils qu’il connaît bien.

Si tout cela semble de ne pas suffire : ajoutez une étape avec de l’eau. Ça marche à tous les coups :-P

3• De toute manière,
c’était une activité trop cool
La création du mobile était vraiment une idée géniale et la loutre a su participer comme une chef ! Ceci dit, tous les points étaient réunis. Nous avons utilisé de l’eau à l’étape 1, une vraie aiguille à l’étape 3 (c’est dangereux et petit, donc génial, une aiguille !), c’était compliqué, long, intense et Maman était enjouée à l’idée d’obtenir le mobile.

Je ne vous décrirai pas l’étape de nettoyage, ce n’était vraiment pas compliqué, mais je vais détailler l’étape 3. Je vais noter avec des + ou des — l’intérêt ressenti par l’adorable pour que vous vous rendiez compte.

• dérouler le fils ++
• couper le fils avec des ciseaux + (elle commence à avoir l’habitude)
• passer le fils dans le chas de l’aiguille +++
• mettre les deux brins de fil au même niveau ++
• passer le fil avec l’aiguille dans un trou de la capsule, par l’extérieur +++
• ne pas trop tirer le fil — (elle aurait préféré le tirer entièrement…)
• passer de nouveau le fils, mais par l’intérieur ++
• demander à maman de faire un nœud (neutre)
• couper le fils près de l’aiguille sans couper les doigts de maman +++

La loutre ne pipait pas un mot, concentrée au possible sur les différentes étapes pour ne pas se tromper dans l’ordre de la procédure, et pour ne pas se piquer le doigt ou se couper avec les ciseaux. Au bout de onze capsules, je l’ai entendue soupirer et me dire : « Oh… Je suis trop fatiguée maman… » Elle s’est donc arrêtée, me laissant les dernières capsules à faire. Pendant ce temps, elle s’appliquait à les ordonner le long d’un fil avec des pinces à linge, comme je le faisais pendant qu’elle préparait les capsules précédentes. Au final, elle était très contente de ce qu’elle avait réussi et était partante pour d’autres activités compliquées que j’ai dues inventé sur le tas. Le très très gros cahier de Balthazar aide bien dans ce genre de situation.

L’intérêt de l’adulte
J’ai du mal à concevoir une activité qui ne m’intéresse pas, même si c’est pour l’adorable. Je ne sais pas si c’est parce que je trouve de l’intérêt à tout, ou si c’est parce que je ne lui présente que ce qui m’intéresse, mais je fais de façon évidente les choses pour ma construction personnelle. Il se trouve que parfois, l’adorable en profite. Je ne suis pas accro aux enfants, ne me voyez pas de cette façon, vous aurez tout faux.

L’étape 4, la recherche de l’équilibre, a été très stimulante pour moi. Je ne m’étais pas préparée à une telle difficulté. J’ai commencé mon travail très naïvement. Je tenais la branche entre mes genoux et je passais les capsules une à une suivant mon inspiration. Ça n’allait vraiment pas. Alors j’ai accroché la branche dans les airs. J’ai passé les capsules précautionneusement, réfléchissant à l’équilibre que je voulais obtenir, touchant la branche doucement afin de la comprendre. En ce sens, je pense qu’il s’agit d’une activité Montessori parfaite pour les adultes afin de travailler la sensation de l’équilibre. C’est un travail en trois dimensions. Je me suis de plus amusée à changer le poids des suspensions en ajoutant des perles de bois plus ou moins grosses. Ma branche avait quatre ramifications. Je voulais que l’équilibre soit obtenu avec ces trois ramifications disposées de façon presque horizontale. Il fallait dans ce cas que je règle l’assiette de ma branche, et c’était le plus difficile.

Pas facile de prendre une photo dans le camion
À moi aussi le travail m’a demandé beaucoup de concentration et de précision. Dès que je trouvais un équilibre provisoire qui me convenait, je fixais toutes les capsules que j’avais réussi à disposer. L’expérience m’a montré qu’oublier cette étape était fatal en cas de problème. Dès que ma branche penchait dans une direction, les capsules glissaient dans cette même direction, accélérant de façon alarmante la chute du mobile… Je m’y suis prise plusieurs fois avant de réussir.


Le résultat final me plaît énormément ! C’est encore plus joli et magique que ce que j’avais imaginé !

4 commentaires:

  1. Je suis impressionnée par tout le processus de réflexion qui se met en branle dans ta tête pour la réalisation de la moindre activité. J'aime beaucoup voir la vie sous tes yeux de mère. Moi je ne le suis pas, je ne le veux pas, et c'est aussi en partie parce qu'organiser tout cela me fatigue par avance, je sais que je n'aurais pas cette patience, mais je ne peux m'empêcher d'admirer votre relation et ce que vous construisez ensemble, à vous trois.
    Ce mobile est en effet très réussi, et la quasi perfection de l'équilibre saute immédiatement aux yeux dès qu'on regarde la photo, chapeau !

    Pidiaime

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    1. Il me semble que ce processus de réflexion est obligatoire dès lors qu’on veut faire de la pédagogie. Quand ce qu’on cherche à transmettre à un enfant ne passe pas, doit-on se retourner contre lui et se dire : « Qu’est-ce qu’il est paresseux, inattentif, indiscipliné celui-là ! » ou plutôt… développer son empathie, sa propre intelligence et enfin comprendre ce qui ne va pas ?

      Il n’y a rien ici à admirer. Je prends mon travail de maman qui ne scolarise pas ma fille très au sérieux, comme je suis prête à réfléchir de manière à ce que j’entreprends fonctionne selon mes valeurs. Je suis certaine que tu fais ton possible pour que ton vrai travail d’écrivain soit de qualité, ou que ton faux travail de traductrice fonctionne aussi.

      Je ne pensais pas qu’on pouvait voir sur ma photo l’équilibre de mon mobile. J’étais déçue de le voir « à plat » comme ça sur l’écran de mon ordinateur. Je suis contente que tu arrives malgré tout à l’apprécier ! :-)

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  2. Bonjour, je découvre votre article avec BEAUCOUP d'attention, je suis en pleine formation Montessori et c'est parfois difficile, il faut de la patience e de la persévérance.Je vais parcourir votre blog, je pense que je vais y apprendre beaucoup de chose, et en plus partir en camion et une idée qui m'a toujours plu!! :) bonne continuation

    Céline

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    1. Bonjour Céline :-) (j’ai automatiquement beaucoup de sympathie pour les Céline, ne me demandez pas pourquoi ^^)

      Faites-vous votre formation dans une école Athena ?

      Enseigner en pédagogie est parfois difficile, il est vrai. Cela nous permet de nous enrichir nous-même. On apprend à chaque difficulté surmontée ! Je vous souhaite une excellente continuation !

      Bonne visite au sein de mon blog. N’hésitez pas à commenter d’autres articles, j’échangerais avec vous avec grand plaisir !

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Céline.

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