Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

lundi, août 15, 2016

Un bloc à Bleau

Peut-être que nous nous leurrons complètement sur notre vie. Peut-être que si nous cherchions pour de vrai, verrions-nous des rituels évidents. Cela fait deux fois que nous choisissons Saint-Malo comme étape importante avant de commencer un périple. La forêt de Fontainebleau et celle des Trois-Pignons, sa voisine, commencent à nous être bien connues depuis le temps que nous nous y rendons pour la Saint Valentin ou pour les vacances. Nous y revoilà. La forêt, ses rochers, son sable, son soleil (nous avons toujours son soleil, nous sommes chanceux) et sa varappe et les réflexions qui s’ensuivent. Parce qu’il faut croire que je ne sais rien faire sans réfléchir.


Découvrir le rocher

Grimper continue à me surprendre. Au départ, les blocs me paraissent petits, accessibles. Je ne vois pas la difficulté, je me dis même : « Oh ! On arrive en haut en deux ou trois mouvements ! » Et c’est le cas. Quand on choisit le bon côté, celui qui est respectueusement incliné vers le sable, avec quelques bosses le long de sa cape, espacées comme les marches d’un escalier. Mais les blocs de Fontainebleau ne montrent pas toute leur saveur lorsqu’on ne les regarde que sur une face.


Excellente partie de cache-cache garantie !


On en fait lentement le tour, admirant l’architecture au passage, à la recherche d’un petit nombre —orange, pour ma part. Et c’est là que les choses se corsent. Le numéro repéré, la face est imposée. Une main posée quelque part, là où à première vue elle ne peut que se poser, le pied un peu plus bas sur le rocher et le CORPS trop lourd, qui n’a jamais été aussi LOURD et l’incapacité de s’élever plus de 10 cm du sol.

C’est cela Fontainebleau. Ne rien savoir d'impossible. Croire qu’il suffit d’un peu de force et d’ingéniosité pour que ce corps trop lourd devienne un amas de mouvements sûrs.

L’oeil revisite le rocher. Une écaille. Une vague discrète. Une ligne vers la droite. Un trou miraculeux au dessus. Un pied, oui un PIED GAUCHE ici, pourquoi pas ! Et la sortie. Incertaine. Souvent plate. Enfin, si d’autres ont réussi je peux le faire aussi. Et puis il nous reste toujours la technique du morse qui sort de l’eau…

Encore ici, rien n’est fait. Dans le jargon, cela s’appelle une lecture. Voilà, vous avez lu l’histoire du rocher. L’eau qui coule parfois, une petite rivière du sous-sol, un choc, ou juste le hasard. A Fontainebleau, ne nous leurrons pas, c’est souvent le hasard qui est en cause. Un géologue pourra peut-être vous en dire plus car moi je n’ai retenu qu’une chose : les rochers de Bleau, c’est juste de la folie.


Savoir un bloc

Donc je disais, jusqu’ici rien n’est fait. Vous avez tenté, rien n’a décollé. Vous avez lu, vous avez pensé, vous avez eu une idée et comme par magie l’idée est descendue dans vos membres. Les bras, les jambes, les pieds, le poids du corps, tout se revisite.

J’en avais déjà parlé il me semble dans un article l’année dernière. Si le sujet vous intéresse, je vous invite à le lire ici.

Après la lecture, il faut tenter l’idée. Il faut l’incarner. La rendre réelle par le mouvement. C’est quelque chose que j’ai toujours eu un peu de mal à faire. Lorsque je sais, enfin lorsqu’intellectuellement j’ai saisi la raison d’être d’une chose, je ne ressens plus vraiment le besoin de m’y intéresser. D’aucuns diront simplement : « Elle laisse tomber. » Oui, mais non. Ce n’est pas exactement ça. Par la compréhension, j’ai bouclé l’affaire. Par l’acte, l’affaire suit son cours. Ca permet effectivement d’aller vite, c’est très écologique comme attitude puisque le cerveau consomme peu et qu’aucun acte ne vient salir le décor, mais enfin, cela nous et surtout me laisse inaccomplie.

En escalade, je ne peux pas faire ma maligne car l’idée ne suffit pas. Il faut nécessairement l’incarner je disais. On ne peut jamais dire : « J’ai compris ce bloc » si le bloc n’a pas été grimpé. Le bloc nous surprend toujours. La main qu’on croyait est bien plus fuyante que prévu. Le pied est patiné par la pluie. La force est insuffisante à ce stade. L’équilibre est perdu, la gravité n’étant pas torse à l’échelle de la terre… (oui, l’idée se fourvoie pas mal parfois sur ce dont est capable l’humain) Et le mouvement, surtout lui, le beau mouvement n’existe que s’il est fait et puis c’est comme ça je n’y peux rien.

L’idée, alors, se teste.


Connecter l’idée au réel

C’est toujours la surprise. Parfois, c’est facile. L’idée et le corps et le rocher ne font plus qu’un. L’homme arrive en haut du bloc. Il est content, un peu fatigué peut-être, et s’apprête à redescendre.

D’autres fois, cela n’est pas si simple. Il faut comprendre et relativiser. Un mouvement de trop ou un mouvement qui manque. Il ne manque peut-être pas grand chose. Une main qu’on n’a pas utilisée pour aider la poussée. Ce pied qu’on n’a pas tourné selon le bon angle. Il manque peut-être pas grand chose…

Le bloc n’est pas très haut. Le pareur nous rattrape au vol, nous aide à atterrir. Et il faut y retourner.

Je fais comme j’ai toujours fait pour réfléchir. Je quitte les lieux. Je me détourne du rocher. Je dis en passant : « Je laisse tomber. Je vais boire un coup. » Mon esprit va voir ailleurs, infidèle comme il est. Un mot. Un arbre. Une lizette. Le sable sur mes pieds. Et puis je compte un deux et trois et j’y retourne.

Parce qu’on n’a jamais compris un rocher tant qu’on ne l’a pas grimpé. Je peux bien dire : « C’est bon, j’ai vu mon erreur. Je vois comment je dois faire. » mais tant que le mouvement n’a pas coulé dans mes bras et mes jambes, c’est comme de taper la discute au sable. Je m’assois devant le bloc. Je le regarde une dernière fois mais en fait mes yeux sont ailleurs. Ils sont dans le corps. Ils révisent, avec ces pieds et ces mains et cet équilibre étrange que j’ai vus sur la roche, ce qui m’attend.

Voilà, c’est cela grimper. Le pied accroche, et la main se pose à plat. Le corps s’élève, la pointe de l’autre pied comme sur une touche de piano pour garder l’équilibre. L’autre main saisit, les doigts se serrent, la jambe se plie et le pied monte haut à la hauteur du bassin. François me dit : « Oui, voilà, et là tu tires tu pousses tu tires tu pousses… » et ce qui me paraissait impossible quelques minutes auparavant se fait à présent avec légèreté et assurance.

« Le pied, pas le genou ! » Je me corrige aussitôt. Je pose la semelle de mon chausson sur le sommet, même si ça me parait tellement plus périlleux que de mettre mon genou, et je m’élance vers le sommet.

Et dans ma tête quelque chose crie : « Voilà ! Tu as compris le rocher ! »

Quel plaisir est-ce de comprendre dans le réel !


J’aime Bleau

J’aime Bleau parce que l’équipement y est simple. Pas de corde. Pas de baudrier. Une paire de chausson (ou une bonne paire de pied), un paillasson pour le sable (pas facultatif), un sac de pof ou de magnésie (très facultatif et déconseillée, la magnésie), un crashpad et un bon pareur qui aime le défit.

J’aime Bleau parce que le sable y est doux. J’aime Bleau parce que la pierre y est à la fois assassine —la peau des doigts pourrait y rester…— et salvatrice tant elle accroche bien !

J’aime Bleau parce qu’il y a les bois qui nous protègent de la pluie et du Soleil.

J’aime Bleau parce que c’est accessible aux enfants. Qu’il n’y a pas le danger d’un précipice. Qu’il y a l’ombre des grottes pour les tenir à l’abri des insolations.

J’aime Bleau parce que les pratiquants y sont sympathiques. On se tutoie, comme partout en escalade me direz-vous, et on s’échange les tuyaux avec une simplicité qui ferait faire des cauchemar aux cueilleurs de champignons.

J’aime Bleau parce que c’est beau, parce que ces rochers, un géologue vous expliquera tout ça peut-être, je vous le redis : c’est de la grande folie ; parce que le sable est si fin et si blanc qu’on ne comprend plus rien à la vie. Enfin, je veux dire : on la comprend une seconde fois.

J’aime Bleau, et vous devriez essayer vous aussi, je vous le dis !


Bonus
La formation des blocs de Bleau
Par Céline =)

Voyez donc : une grande mer chaude, que j’appelle la Stampie. Une houille bien particulière qui, pendant un temps immémorial, fera rouler le sable contre la plage avec une régularité presque magique, faisant ainsi le tri dans la granulométrie. Le sable restera là, la Stampie s’évaporera vers d’autres océans. Le sable recouvert et la pluie qui ruissellera sur le sol. L’eau qui parfois s’infiltrera. Et le sable, qui avec la participation de l’eau, par endroit, précipitera selon des formes hasardeuses, plus ou moins solubles. C’est ce qu’on appelle le grès. Et le vent et la pluie qui déblaieront tout ça, brisant le grès, formant ainsi les rochers et les grimpeurs par dessus. Voyez donc cela, même si l’échelle temporelle n’est pas respectée dans mon tableau.


La physique n’explique pas la magie.

2 commentaires:

  1. Tu me donnes y envie d'y aller et de me mettre à l'escalade.
    J'ai toujours aimé les gros rochers, ils peuvent autant m'effrayer que m'impressionner. Ce n'est pas tant l'envie de les dominer mais plutôt celle profonde et inattendue de me rapprocher de ces éléments minéraux qui portent la vie.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Julie ! Je suis contente de te lire ici :-D
      Se mettre à l’escalade par le bloc n’est vraiment pas difficile. Il suffit de trouver un beau rocher pas trop grand et de monter dessus. Ca se fait bien. Et puis, si affinité, d’aller à la recherche de la difficulté.
      En te lisant, je me suis arrêtée un instant sur le mot « dominer » me demandant vraiment si c’était cela, une histoire de domination. Après tout, c’est vrai, l’idée est bien de monter SUR le bloc et de profiter de chacune de ses failles pour cela, donc d’une certaine manière de le dominer.
      Pourtant, en grimpant, ce n’est pas vraiment le rocher que l’on domine, ni ce que l’histoire géologique a fait de lui. Quand je parle de « comprendre le rocher » je n’avais pas pensé à cette idée de domination, et pour cause : ce n’est pas le sentiment que l’on vit lorsque l’on grimpe. C’est davantage ses propres capacités que l’on apprend à dominer. Le rocher nous offre un cadre à cette expérience physique et mentale.
      Ce n’est pas une question de domination, mais de conscience. L’acte de comprendre permet de voir (par les yeux, le coeur et l’esprit) plus loin que ce que l’on aurait cru. La compréhension, ce n’est pas de la domination, parce que lorsqu’on comprend, on aime et cet amour nous ouvre le coeur…
      Cela ferait vraiment un sujet de réflexion très intéressant !

      Supprimer

Je vous remercie vivement de prendre le temps de m'écrire un commentaire. Vous pouvez être assuré de recevoir une réponse très rapidement.
A bientôt !
Céline.

Fourni par Blogger.

Pour papoter

Instagram

Contactez-nous !

Nom

E-mail *

Message *