Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

mercredi, août 17, 2016

Demain, j'arrête

Je pense qu’il vous sera difficile de concevoir à quel point la lecture a été importante pour moi. Même si je décrivais notre relation à la perfection, même si votre empathie dépasse l’imagination… La lecture a complètement façonné mon enfance et mon adolescence. Je vivais mille vies plutôt qu’une. Et chaque vie que je vivais parce que je la lisais, je la vivais avec la même frénésie que j’aurais pu vivre la mienne. Par là, je veux dire deux choses. La première : je ne vivais pas par moi même, je vivais parce que je lisais des vies. Et la seconde : j’ai lu avec folie. Par le nombre. Par la vitesse. Par le manque atroce que cela me procurait lorsque je tournais la dernière page. Je ne revenais pas sur Terre bien longtemps, un autre livre toujours m’attendait.

Je lisais la nuit.
Je lisais en classe pendant le collège.
Je séchais des cours au lycée pour me réfugier au CDI. Et lire.
Je lisais pendant les vacances.
Je lisais devant la télévision.


François, et quelques années plus tard ma petite loutre, m’ont peu à peu détourner de cette activité. Je trouvais enfin auprès d’eux une vie à vivre que les personnages de mes livres pouvaient envier. Non, ce n’était pas tout à fait ça. Auprès de François, j’ai pu être moi-même, vivre en complète liberté. Je n’avais plus besoin de lire pour respirer.

Mais j’ai quand même continuer à lire. Par période. Par temps mort. Lorsque je lis, je ne peux rien faire d’autre temps que la dernière page n’a pas été tournée. Alors je lis très vite, vous comprenez, pour que le temps perdu ainsi ne se compte pas en années. Et je lis minutes sur minutes, sans discontinuité. Je ne mange pas toujours. Je ne dors pas toujours. Le livre me suit aux toilettes. Je mettais un réveil tôt à l’avance pour être sûre d’être revenue à la réalité lorsque mes élèves venaient. Mais la fonction snooze, comme pour ceux qui aiment trop dormir, me trompait souvent.

Une addiction
Petit à petit, j’ai développé un certain dégout de la lecture. Parce que mon amoureux me manquait, parce que j’avais l’impression de gâcher des instants à vivre avec ma fille. En fait, je n’aime plus vraiment lire. C’est une addiction qui me reprend et à laquelle je n’arrive pas à résister.

Je me tiens toujours très éloignée des cigarettes, de l’alcool et des drogues en tout genre car je le sais : je suis une personne très sensible à l’addiction. Rien qu’avec les quelques verres de vin que je bois parfois, je sens quelque part dans ma tête se dérouler le tapis de la folie. Lorsque nous achetions des bières à la cerise avec François, je ne pouvais pas m’empêcher de rôder autour, et je me faisais violence pour attendre l’Explorateur pour les boire.

C’est pathétique. J’ai horreur de ça.

Par chance, ou par intelligence (ne soyons pas trop pessimiste…), je n’ai jamais touché à la cigarette, ni à une quelconque autre fumée. Je sais qu’elles signeraient ma perte.

François me dit que ce n’est pas ça être alcoolique. Pour lui, j’en ai envie parce que j’aime ça, et c’est tout. Mais c’est faux. Je n’aime pas tellement le vin, et la bière, c’est bien pire. L’alcool, même à toute petite dose, m’a touchée de sa langue gluante. Heureusement, c’est une addiction bien connue et nous sommes alertés depuis l’enfance de ces dangers.

Pour la lecture, c’est tout autre chose. On aime les enfants qui lisent, ça les rend intelligents. Lorsque mon père tentait de me décrocher de mes livres, je souffrais énormément et l’opinion publique me soutenait. « Mais enfin, laisse-la lire ! On apprend tellement en lisant… ! » C’est vrai que j’ai beaucoup appris. Sur la vie, sur la mort, sur l’amour, sur la détresse. Je ne gâchais presque rien en fin de compte. Mon corps est resté en bonne santé (il faut croire que lire des courses poursuite maintient en forme), je ne suis pas devenue myope, et mes connaissances accumulées par la lecture pouvaient être mise à profit dans ma scolarité. J’ai même gagné/gardé une vive imagination (peut-être hors du commun).


De plus, lire m’a protégée de l’ennuis.

Ce n’est pas ce que j’ai fait de mon enfance en lisant qui me pose problème, c’est ce que je perds en lisant maintenant. J’ai changé de vie, je suis devenue adulte, et lire me gâche la fête. Je n’aime pas cela en fait, et j’ai décidé d’arrêter. Pour gagner en liberté.

La solution
C’est une idée toute simple : lorsque tu n’aimes pas quelque chose, ne le fais plus. Je n’aime pas passer tout mon temps à lire, perdre ainsi des journées entières, alors j’arrête. C’est simple et pourtant jusqu’à aujourd’hui j’étais incapable de venir à bout de cette suite logique. Comme si lire faisait parti de mon identité et que si je ne lisais plus, je n’étais plus moi. Il me fallait avant tout faire la part des choses. Rien ne m’obligeait, si ce n’est la peur du vide, à être encore et encore la jeune femme qui lit à une vitesse prodigieuse et sans jamais se fatiguer. C’est peut-être un don, peut-être, mais je peux très bien m’en trouver d’autres.

Déjà, j’aime bien plus écrire. Me promener dans les bois. Jouer dans le sable. Apprendre des trucs. Lire un roman vient très très loin dans ma liste des préférences quand je suis honnête avec moi-même.

Pour se libérer d’une addiction, il faut être paré à pallier le manque. Les livres me protégeaient de l’ennui, j’ai donc cherché d’autres solutions pour le combattre. J’ai trouvé le yoga. Lorsque je me sens vide, je commence quelques séries de Suria Namascara et je laisse couler mes pensées. Puisque je n’ai plus lu depuis longtemps, je n’ai plus de livre sous la main. Comme le fumeur, ne plus acheter de cigarettes et s’interdire d’en chiper aux copains, c’est déjà un bon pas.

J’ai ensuite réussi à me convaincre de ce fait : je n’aime plus lire. Plus du tout. Déjà parce que je n’arrive plus à trouver une matière littéraire qui me convient et puis parce que j’ai tant à faire de plus intéressant. Et me rappeler la nausée de la dernière page a fini mon décrochage mental. Lire ne m’apporte plus rien de bon, c’est une évidence.

Et qu’en est-il de tous les livres qu’il reste encore à lire ? J’ai une petite pointe de regret pour eux, il est vrai. Mais enfin : il reste bien assez de lecteurs sur terre pour les user, ces autres livres ! Ils n’ont pas besoin de moi. C’est cela qui m’aide profondément dans mon idée de sevrage (pour ne pas fondre en larmes et déprimer) : les livres n’ont pas besoin de moi. Je ne suis pas une lectrice irremplaçable.

Je ne sais pas si vous allez bien comprendre ce que je dis là. C’est peut-être étrange comme concept. Mon article n’est pas terminé que j’imagine déjà des remarques de ce genre :

Ne sois pas trop dure avec toi-même, si tu aimes lire, continue.
Ma réponse : c’est clair pour moi, je n’aime plus lire. Ca ne me comble plus. Si je continues, c’est seulement par peur du vide et par habitude.

Ou… Tu peux aussi te restreindre à une nombre de pages, de durer, pour être sûre de ne pas perdre ton temps en lisant.
Ma réponse : Oui, juste un petit verre, le dernier. C’est comme ça qu’on se nettoie d’une addiction, c’est bien connu…

Plus rien du tout ?
En toute honnêteté, il y a des choses —nouvelles pour moi— que j’ai décidées de lire. Ce ne sont que les romans que j’abandonne. Il y a par exemple les articles scientifiques, les postes du site journal.cnrs.fr (c’est magnifique !), les encyclopédies, les billets d’humeur, …, en fait les choses courtes qui se lisent franchement et à partir desquelles on discute pendant des heures. Voilà ce qui, maintenant, me plait. Ce qui me raccroche au réel en fin de compte.

Et puis je suis prête à faire une exception pour les amis qui accoucheraient de leur roman. Je le lirai comme une confidence. Ca n’a rien à voir, non mais !

Mon dernier livre
Tout ça n’a pas été très clair pour moi jusqu’à hier. Hier j’ai terminé mon dernier livre. Hier j’ai passé l’après-midi à lire alors que la veille je m’étais déjà couchée trop tard pour finir un chapitre de plus. Et j’ai été profondément dégoutée. C’était un bon livre pourtant. Auto-publié par un jeune auteur, d’une écriture très claire, sans faux synonymes à l’aide de paraphrases (je déteste cela… ! je déteste lorsqu’on comble un manque de vocabulaire par des phrases à rallonge), et même des surprises dans le scénario ! Plutôt chouette en fin de compte.


Mais j’avais mal aux fesses —je lisais sur un rocher— j’ai loupé une belle après-midi avec ma petite loutre qui grimpait pied nu aussi bien qu’un petit singe, j’ai manqué le soleil, j’ai manqué le sable, j’ai manqué de parler avec les autres… Et je me sentais vide dès que je fermais la couverture de ma liseuse. Le réel avait oublié son emprise sur moi. J’étais lessivée.

Retrouver soudain ces sensations m’ont rendue malade et aigrie.

Je craignais cela sans vraiment en saisir toute l’importance. Relire. Me remettre à lire. Un cauchemar. Je disais souvent : « Oh, en ce moment je ne lis plus trop… j’ai peur de ne pas en avoir le temps. »  Mais en fait, on ne comprend la puissance d’une addiction que lorsqu’on la tente. Lorsque l’alcoolique goute du bout des lèvres un verre de vin… J’avais dit à l’auteur : « Je le prends [ton roman], je t’en dirai des nouvelles ! » il fallait bien que je le fasse ?

Hier, j’ai compris ce qu’il y avait de si terrible pour moi dans la lecture. Parce que ce n’est pas un loisir, c’est une habitude compulsive. Ce n’était pas les mots qui m’ont donné du plaisir, ce n’était pas les pages, ce n’était pas l’histoire, c’était cette absence de gestes reposante. Cette façon de ne plus exister. D’être happée. De ne plus se préoccuper de personne. De laisser vivre les personnages à ma place. De ne plus se poser de questions, de les laisser se tromper stupidement.

Hier, c’était la dernière fois.

10 commentaires:

  1. Intéressant, je n'ai jamais pensé à la lecture de cette façon. Et tu rédiges là un de ces articles que tu aimerais certainement lire dans ton niveau type de lecture car on pourrait certainement en parler pendant des heures.
    On pourrait te dire que tu exagères et que tu n'es pas obligée de te rendre malade à ce point pour de la lecture. Mais comme tu essaies de nous le transcrire ici, ce n'est pas que de la lecture. C'est ce que j'appellerais vivre par procuration. C'est cesser d'exister dans ton monde pour être spectatrice de ces histoires que tu peux lire. Alors ce n'est pas étonnant que des lectures plus scientifiques peuvent te paraître plus intéressantes. Elles te permettent de penser, chose que les livres plus "romantiques", "dramatiques" ne font pas. Peut-être des romans policiers pourraient encore te convenir.
    Mais tu sembles décider à ne plus vouloir lire. J'ai été comme toi, à me couper des autres un été alors que nous étions en vacances. J'avais ce livre que je ne lâchais pas, que je ne voulais pas lâcher et les heures ont passé. Je suis passée à côté de tout, et surtout à la fin du livre je n'en revenais pas que c'était terminé. Je voulais une suite, tout de suite. Je ne voulais pas que cette ivresse s'arrête. Et ce n'était pas tant de la lecture que j'étais dépendante mais plutôt de la sensation qu'elle prodiguait : celle de ne pas avoir à prendre de décisions, celle d'être passif et de se laisser porter par l'histoire, celle de ressentir mais de ne pas être touchée directement.
    Que s'est-il passé ? J'ai réappris après mes études à lire différemment. Je choisis les moments dans la journée où je sais que la lecture ne gênera personne. Le matin au réveil alors que rien n'est encore en mouvement et que le jour se lève à peine. Le soir avant de dormir pour me détendre. Avant je lisais pour analyser, parce que j'étais étudiante et que c'était ce qu'on faisait. Maintenant je lis parce que j'aime ça.
    Je trouve ça triste que tu ne puisses plus lire mais je respecte complètement cette décision que je trouve... courageuse !

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    1. Vivre par procuration via la lecture… il parait que ce n’est pas très grave. Comme tu le dis, on pourrait me dire que j’exagère. Vivre par procuration parce qu’on abuse de l’inhibition de l’alcool ou de la drogue, voilà ce qui est grave.
      Pourtant, dans ma tête, cela se rejoint et me rendait malade. Je connais la liberté, c’est si beau, je ne veux plus la quitter.
      L’été que tu as vécu, c’est un peu tous les étés que j’ai vécu jusqu’à mes 16 ans. Je ne les regrette pas, lire m’a beaucoup donné, mais je ne veux plus de cela.
      Il est difficile de lâcher quelque chose qui a tant façonné son identité. C’est courageux, je le trouve aussi. Je n’abuse pas de fausse modestie parce que cette fierté m’aide. J’ai autre chose en moi, je ne suis pas que lecture, et il faut s’en convaincre ! :-)

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  2. Je ne pensais pas qu'on pouvait être accro à la lecture à ce point. Si cela te gâchait la vie, c'est une bonne chose de s'en éloigner, tout est une question de modération.

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    1. J’ai beaucoup de mal à gérer la notion de modération. Quand une chose me plait, je la suis à fond les ballons. J’en use et abuse. Jusqu’à peut-être en être usée. Quoique non, ce n’est pas tout à fait cela. Cela n’est pas l’extérieur qui m’use, c'est mon esprit qui dissèque tout et qui en fait des confettis qui use ce qui me nourrissait l’instant d’avant. La lecture est passée dans la broyeuse. C’était un gros morceau et maintenant je n’en veux plus.
      Merci pour ton commentaire Cleophis ! Maintenant tu le sais, je ne suivrais plus tes propositions lors de ton défis du mois. Je vais d’ailleurs tâcher de m’en tenir éloignée pour ne pas être tentée ;-)

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  3. L'état que tu décris, je le connais. Il s'empare de moi de temps en temps, au détour d'une lecture singulière et dans une phase émotionnellement instable... En revanche, ce n'est pas systématique et heureusement ! Je comprends que ça puisse te bouffer : toi et tes jolis moments.
    Il était une période où pourtant je le recherchais et j'arrivais à le trouver assez facilement au cinéma : une boulimie de films, une immersion complète... pour essayer à tout prix de faire passer le temps plus vite ! Maintenant que j'apprécie ma vie et que j'ai pleins de choses dont je veux profiter par ailleurs, je me suis sevrée de cinéma : plus de salle obscure depuis 1 an et demi !!

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    1. Bonjour Euphrosyne !
      Je pense aussi que je ne toucherais pas à un roman avant longtemps. Rien que l’idée —non pas de lire, mais de tout ce que je manquerais par ailleurs— me repousse. J’appréhendais d’ailleurs la lecture de mon « dernier roman » pour cela.
      Là tout de suite, une amie s’est installée dans un hamac à côté de moi et lis un livre que j’ai déjà lu (il m’avait été conseillé par Cleophis d’ailleurs ^^) : je sais que je ne lui dirais pas. Je ne veux pas me lancer dans une discussion autour de la lecture. Ce serait trop de regrets et de dégouts à la fois.
      T’arrive-t-il de parler cinéma ? Quel sentiment cela te procure-t-il maintenant que tu n’y es plus allée depuis plus d’un an ?
      Je me demande combien de temps cette sensation désagréable face à la lecture va durer… Est-ce qu’un jour je serais suffisamment sevrée pour y être indifférente ? Comme les gens normaux en fait, de ceux qui ne lisent pas/peu.

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  4. Je comprends l'addiction, j'en suis régulièrement atteinte. A l'inverse de toi, je n'éprouve que plaisir dans ces moments-là, du coup je n'éprouve pas le besoin de la stopper (et puis elle m'arrive moins qu'avant, cette boulimie de livres, alors je ne le vis pas mal aussi pour ça).
    Enfin, je compatis.. :)

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    1. Tant qu’il y a du plaisir à lire, tu as tout à fait raison de ne rien remettre en question. C’est super de lire ! J’ai connu ça il fut un temps ;-)
      La lecture touchait à ma liberté, et je ne le supportais plus. Quand on quitte une chose, on en vit une autre… Et l’autre me faisait envie !
      Oui, ce n’est pas facile de quitter quelque chose de si important. Ta compassion me fait du bien :-)

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  5. Je n'en parle plus, je ne veux plus en entendre parler et surtout ne rien savoir de ce qui sort et pourrait me tenter… je n'écoute plus les épisodes du Masque et la plume consacrés au cinéma, j'ai résilié mon abonnement à Télérama et comme je ne regarde pas la télé, ça va ;)
    ça ne me manque pas vraiment parce que je sais ce que c'est susceptible de me faire perdre mais c'est un peu douloureux de penser à ça : à la fois, j'aimais passionément les salles obscures et à la fois, c'est une période pénible de fuite du réel qui me pèse encore lourd qd j'y songe... J'imagine que tout ça s'atténuera avec le temps.

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    1. Merci d’avoir répondu à ma question Euphrosyne ! Ce que tu dis ressemble à ce que je vis. Hier j’ai osé dire : « Je ne lis plus. » et c’est beaucoup plus facile de discuter avec quelqu’un d’autre après cet aveu.
      Je pense qu’il faut aussi bien détacher notre identité de ce qu’on a fait (fuir le réel à en être dégouté) de ce qu’on en fait maintenant (décider de complètement arrêter) afin de se sortir de toute culpabilité ou regret :-)

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A bientôt !
Céline.

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