Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

vendredi, février 26, 2016

L'éducation et sa place dans ce qui n'est pas encore

Quand le petit humain nait, il ne sait pas grand chose. Beaucoup de choses oui, déjà, d'une façon impressionnante, mais pas grand chose à côté de ce qu'il saura au bout d'un an de vie, rien comparé à vingt ans de vie, et encore rien, rien du tout, après plusieurs décennies. Ce que le petit humain apprend, il ne l'apprend pas à l'abris dans le ventre de sa mère, il l'apprend en contact avec le monde extérieur. L'apprentissage de l'humain se fait donc tout autant parce qu'il est ainsi à l'intérieur mais aussi parce que son environnement extérieur est tel qu'il est. C'est une aspiration de l'extérieur vers l'intérieur, en passant par les sens et par la belle moulinette de son cerveau.

Il faut peu d'observation pour se rendre compte que tout, tout chez le jeune enfant, est un sujet d'apprentissage. Le sourire de sa mère, le goût du lait qu'il boit, le toucher des peaux qui le prennent, le poids des draps, la raideur des vêtements… et puis le froid de l'extérieur, les paroles qui l'entourent, les silences, les lumières des néons, le vent, l'enveloppe liquide de l'eau du bain, le blanc du plafond, les objets qui apparaissent, qui disparaissent, ses mains qui prennent, sa langue qui goûte, le balancement du pas de celui qui le porte… Tout est sujet à interprétation, tout sera classé dans sa tête, et l'adulte ne maîtrise rien. Qui sait ce que l'enfant pense, ce que l'enfant déduit lorsqu'il voit sa mère pleurer ? Qui sait ce que l'enfant comprend lorsque soudain la lumière du jour disparait derrière les volets ?

On pourrait peut-être dire que l'éducation commence dès le premier jour. Quand les parents réclament aux sages-femmes de baisser la lumière de la pièce pour qu'il ne soit pas ébloui, pour que ses yeux ne s'arrachent pas et qu'il puisse se concentrer sur l'odeur de la peau moite qui le porte. C'est peut-être ça : l'éducation commence ici quand les parents privilégient un apprentissage plutôt qu'un autre. La douceur avant la lumière, le goût avant le son. Peut-être même avant encore, quand une femme enceinte décide de traverser la ville à pied, faisant profiter à son enfant tous les sons de l'extérieur…

Tout est enseignant pour le jeune enfant

Je crois que si l'éducation est un sujet aussi sensible, c'est parce que nous le savons plus ou moins pertinemment : chaque geste est une parcelle de l'éducation que l'on offre aux enfants qui nous entourent. Parler de l'éducation, c'est aussi parler de soi. Quand un adulte parle fort et avec fierté devant des enfants, voilà ce que les petits humains peuvent comprendre : « j'ai de l'assurance quand je parle fort », ou « les autres m'écoutent quand je parle fort », ou « parler fort est dérangeant », ou bien même « pour parler fort il faut une avoir une grande bouche ». Il est difficile d'être parent. Nous sommes sans cesse épiés, observés, analysés, imités et tant que l'enfant ne parle pas, difficile de savoir ce qu'il en pense. Et lorsqu'il parle… c'est encore autre chose !

L'éducation est le fait d'élever un enfant vers la vie, de façon à ce qu'il devienne un adulte capable d'y résister et de s'y épanouir. Certains séparent derechef l'éducation et l'instruction. Cette séparation me paraissait toute naturelle tant que j'allais à l'école mais à présent elle me laisse quelque peu perplexe. Comment appelons-nous déjà cette belle institution gratuite, qui apprend (entre autre) à nos enfants à lire et à compter ? L'Education Nationale. Quel est le rôle de l'Education Nationale ? Celui d'instruire ou celui d'éduquer ?

Il me parait que l'instruction est une part importante de l'éducation. Déclarer le contraire signifierait que tout ce qu'on nous instruit, tous ces savoirs scolaires et moins scolaires, n'ont aucun rapport avec la vie. Ils seraient dans ce cas complètement dérisoires. Lire, n'est-ce pas déjà un peu la vie ? Nous savons tous ici, parce que nous lisons, à côté de quoi les personnes qui n'ont pas accès à la lecture passent. Ils ne passent pas à côté de leur vie, non, mais à côté d'un aspect de la vie. L'histoire, les mathématiques, la littérature, les sciences, … c'est tout ça la vie, comme la vie n'est pas que manger, qu'aimer, que se reproduire, que ressentir, ou dire des gros mots. Tous les aspects de la vie sont importants, l'éducation se doit donc d'ouvrir l'enfant au maximum de vie accessible.

L'éveil à l'art et à la beauté… C'est tout relatif !

A trop séparer instruction et éducation on en vient à fournir aux enfants et aux adolescents une instruction complètement déconnectée de leur vie. Quel collégien ou quel lycéen s'est déjà posé la question du sens de son éducation ? Oh, je ne doute pas que les adultes ont déjà une multitude de réponses toutes faites sur la question. Pour réussir dans la vie. Pour avoir un bon emploi. Pour s'éloigner de la précarité. Pour ne pas vivre dans le besoin. Certains diront pour s'ouvrir au monde, pour découvrir la société. Est-ce bien suffisant ? Maintenant que nous sommes adultes, à quoi nous éduquons-nous vraiment ? Tout instruction bien tournée participe à l'éducation de l'enfant. Le reste est une perte de temps.

Comme le calcium se fixe sur les os pour faire grandir le petit humain, son éducation se fixe sur sa personne pour en faire un adulte. L'enfant construit l'adulte. Nous restons toute notre vie un enfant plus ou moins capable de crée l'adulte du lendemain, mais pour l'enfant, il s'agit de son rôle principal. Tout chez lui tend vers cet unique but. Sa facilité pour tout apprendre, tout retenir, son désir de tout imiter. Au fils des années, un tri se crée dans sa tête, la construction se dirige vers des directions privilégiées, choisies ou influencées par l'éducation qu'il a reçue jusque là.

Eduquer les enfants, c'est construire la société future. Mais une société qui ne nous appartiendra plus, elle sera aussi la sienne, à lui l'enfant du passé. Eduquer un enfant, c'est le préparer à vivre et à se construire encore dans ce qui n'est pas déjà, dans le monde qui viendra. Lorsqu'on éduque un enfant, on fait apparaître au grand jour nos espoirs, nos regrets, nos abandons. Lorsque l'on dit : « l'enfant doit bien savoir que ça existe » on dit aussi : « je crois que ça ne changera pas et qu'il sera toujours comme ça quand mon enfant sera grand. » Avez-vous déjà réfléchi aux choses de cette façon ?

Je ne pense pas que l'éducation doit s'arrêter là. Je ne pense pas que l'éducation doit se cantonner à ce que l'adulte du présent sait ou croit, l'éducation devrait s'ouvrir à ce qui n'est pas encore. Instruire un enfant va tout à fait dans ce sens. Par l'instruction, l'enfant découvre un savoir qui appartient sans la moindre hésitation au présent. Un savoir qu'il sera par définition libre de faire évoluer une fois adulte. Apprendre l'orthographe à un enfant, c'est lui apprendre comment l'écriture se fait maintenant, apprendre à un enfant comment cet orthographe et comment les langues ont évolué dans temps, c'est lui faire comprendre que même ce qui est imprimé dans les livres est susceptible de lui appartenir plus tard.

Quand on réfléchit à l'éducation de nos enfants, il me semble pertinent de réfléchir avant tout à ce que nous désirons nous-même apprendre. Etre libre ? Etre heureux ? Vivre sans contrainte ? Avoir une bonne situation ? Nous impliquer socialement ? Faire la paix dans le monde ? Toutes les réponses sont bonnes à prendre, il faut être clair avec soi-même.

Alors, que voulez-vous apprendre, maintenant que vous êtes adulte ? Et dans tout ça, dans tout ce qui vous parait important pour le futur, que voulez-vous apprendre à vos enfants ? Finalement : dans quel mesure, un fois votre programme d'éducation prêt, votre enfant une fois adulte sera susceptible de choisir lui-même ces apprentissages ? Quels seront ses degrés de liberté ?

J'ai souvent quelques réticences lorsque j'observe les éducations que l'on fournit aux jeunes humains autour de moi. Non pas parce que je me permets de critiquer dans le sens où ces éducations que je vois ne correspondent pas à mes idéaux, mais avant tout parce qu'il n'y a jamais eu de réflexion pour l'enfant. Je ne vois que les craintes des adultes, que les contraintes que les adultes subissent, c'est une Croyance du monde présent qui éduque l'enfant.

Parent, sais-tu pourquoi tu tiens ton enfant par la main pour l'aider à marcher ?
Parent, sais-tu pourquoi tu fais prendre des cours particuliers de mathématiques à ton enfant qui a du mal avec les équations ?
Parent, sais-tu pourquoi tu obliges à dire « bonjour » ?

Paradoxalement, se poser la question suffit, il n'y a pas besoin de beaucoup d'intelligence. C'est assez rassurant n'est-ce pas ? Je vais vous dire tout de suite pourquoi. Se poser ces questions et y répondre plus ou moins justement vous détache de vos croyances et de votre vécu présent, parce que vous le verbalisez. Vous prenez de la distance par rapport à lui et vous vous rendez compte que ce que vous pensez absolument vrai vous appartient à vous seul. (Ca marche aussi en Langue des Signes.) Se poser ces questions rend ces automatismes moins naturels qu'ils n'en ont l'air, il libère automatiquement votre enfant.

Je te tiens par la main car je pense qu'ainsi tu apprendras plus vite à marcher. L'enfant est ainsi libre de penser qu'il aurait pu apprendre seul, que vous n'êtes pas indispensable à son développement.  Et vous aussi vous pouvez vous dire ça. Vous me suivez ?

Je te fais prendre des cours de maths car je pense que les maths sont essentielles dans la poursuite de tes études, pour avoir un beau métier. L'enfant est libre de penser qu'il n'est pas nul, même sans savoir faire des équations, seulement que ses études seront peut-être un peu plus difficiles, ou qu'il doit se projeter vers des domaines où les maths ne sont pas essentielles. Ou que de toutes façons, avoir un beau métier ça ne lui parle pas. Ou l'inverse.

Je t'oblige à dire bonjour car il me semble que c'est la base de la politesse et que la politesse est la garante d'une vie en communauté fondée sur le respect. L'enfant est libre de penser qu'il peut respecter une personne sans lui dire bonjour et qu'il a le droit de se méfier des personnes qui ne l'inspirent pas.

Ce ne sont que des exemples de réponses et de réactions possibles des enfants. Très peu d'enfants ont la possibilité de se détacher des croyances de leurs éducateurs tandis que tous les parents (hein, sauf cas pathologique, mais en tout cas tous les parents qui liront ces lignes) sont capables d'amorcer ce genre de réflexion.

Tandis que je n'avais pas conclu mon article sur l'intelligence, car l'intelligence ne se conclut pas n'est-ce pas, je vais prendre le risque de vous poser cette petite question saugrenue :

Ne rêvez vous d'être un bon éducateur pour les enfants dont vous avez la charge ? Et cela avant tout ?

Vous ne saurez jamais si vous avez réussi, si cet enfant est devenu aussi bien qu'il aurait dû l'être, mais vous même vous pouvez toujours vous regarder. Qu'ai-je éduqué à l'enfant ? Mes croyances, mes peurs, ou… son propre désir de vie ? Celui-là même qui l'a fait naître au monde, qui lui a fait ouvrir ses sens pour que l'extérieur entre en lui et le forme à devenir adulte pour des instants futurs.

2 commentaires:

  1. J'ai aimé lire ton article, qui ouvre lui aussi à des réflexions intéressantes.
    L'éducation est un sujet si...pfffiou complexe et sensible. Je crois que, malheureusement et heureusement, les parents éduquent selon leur propre éducation et histoire, au détriment souvent d'une "élévation de l'enfant", on tente souvent de le cantonner aux limites qu'on nous a imposé à nous enfants "mon enfant n'a pas le droit de donner son avis, parce que c'est comme "ça" et puis c'est tout" "je n'avais pas le droit MOI, alors il n'aura pas le droit non plus". Je m'arrête là sinon je peux partir dans un discours un peu trop long!
    En lisant le début de ton article, je me suis dis "oui c'est vrai, à la naissance l'enfant sait moins de choses que plus tard, mais, peut être qu'aussi, à mesure qu'il grandira et qu'on le fera entrer dans nos cadres, il en saura moins au niveau de son corps, son instinct, ses sens, ses émotions et l'écoute de lui même, car, malheureusement un peu, l'adulte aura toujours tendance à lui désapprendre un peu de sa nature pour qu'il entre mieux dans un cadre et un mouvement culturel et sociétal."

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    1. Merci pour ton message Cendra, ce que tu dis là est très intéressant. Je pense qu'effectivement en grandissant le tout petit enfant perd de sa sensibilité et de son ouverture instinctive face à lui-même et ce qui l'entoure. Cette perte n'est pas seulement due à l'action des adultes et du cadre social : c'est un tris essentiel au fonctionnement du cerveau. Je dirais donc qu'il y a une perte essentielle et une absence indue. Certains enfants ne développent pas beaucoup de confiance en eux, pas beaucoup de volonté, peu d'initiative… Ils sont comme fermés à ce qu'ils sont. C'est ce que j'appelle l'absence indue. Est-ce bien de cela que tu voulais parler ?
      Je pense que nous nous rejoignons ici : lorsqu'on éduque à la liberté, on est très attentif à toutes ces choses. Ce qui appartient à l'enfant, ce qu'il développe parce qu'il est contraint d'évoluer de cette façon, ce à quoi il s'adapte.

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Céline.

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