Céline Dehors et François l’Explorateur — Aspirants, chercheurs en liberté, expérimentateurs d’idées loufoques. — Et accessoirement auteur de « Ce que le Souffle m’a donné »

vendredi, octobre 03, 2014

Demain…
J'aurai 9 mois.

Demain j'aurai 9 mois. Demain on pourra dire que j'ai passé davantage de temps à l'extérieur que dans le ventre de Mîme. C'est une date importante pour moi, elle conclut en quelque sorte mon entrée dans le monde aérien.

Beaucoup de choses ont changé depuis ma naissance. J'ai pris de l'assurance, j'ai pris de l'autonomie, j'ai pris en intelligence. Je sais bien que mes parents m'ont aimée et ont été impressionnés par mes capacités dès la naissance mais je continue à grandir à une vitesse à leur couper le souffle, je ne cesse de les surprendre avec mes nouvelles compétences et j'adore voir leurs visages fiers de moi ! D'ailleurs, quand je fais quelque chose de nouveau, je ne manque pas de leurs montrer, c'est si drôle de voir leurs têtes !

Maintenant que je ne suis plus un tout petit bébé, je me plais à couvrir ma vie de traits humains. Je m'inspire beaucoup de comment mes parents font, c'est vrai, mais je tiens à garder une part de personnalité propre. J'aime m'exprimer, j'aime lire à côté de Mîme et tourner les pages fines des livres, j'aime manger de la vraie nourriture, j'aime courir jusqu'à l'escalier pour dire qu'il me tarde de sortir dehors. Je suis triste lorsque Papaco part le matin sur son vélo. Heureusement que Mîme me porte jusqu'à la fenêtre pour que je lui fasse un "au revoir" de la main. Son gilet vert brillant comme le soleil et la luciole rouge à l'arrière de son vélo disparaissent dans le brouillard du matin, mais je ne pleure plus car j'ai eu ma deuxième chance pour faire coucou, et je sais qu'il adore ça !

Il y a bien des choses que je ne comprends pas encore. Ce brouillard dont je parlais à l'instant : d'où vient-il ? Je ne me souviens pas qu'il y avait du brouillard comme cela les autres matins. Avant, je veux dire. Et puis les pulls : comment se fait-il que je doive en porter tous les jours ? Cette mouche, pourquoi faut-il la chasser ? J'aime bien quand elle se pose sur mon front, cela me chatouille. Pourquoi ne puis-je pas jouer avec la terre du pot de Joe ? Pourquoi les escargots ne s'arrosent-ils pas ? Comment peut-on dévisser les bouteilles d'eau ? Toutes ces choses incompréhensibles, je les laisse glisser sur le toboggan du temps. Un jour, je pourrai tout comprendre, j'en suis certaine, en attendant, je me repose sur les connaissances de Mîme.


Mîme… être dans ses bras, c'est comme renouer avec tous les savoirs du monde. Rien ne peut m'arriver, les colères s'effacent, les inconnus n'ont qu'à bien se tenir, le froid ne me touche plus, la fatigue m'emporte tranquillement, ses cheveux me chatouillent les joues. Papaco me dorlote bien aussi, il joue souvent avec moi : on fait des galipettes et je peux marcher debout en lui tenant le bout des doigts. Parfois je me lâche, je le regarde bien dans les yeux car c'est mon point de repère pour garder mon équilibre !

Je n'ai pas bien compris pourquoi je devais aller chez nounou les après-midi. Elle s'appelle Marie et est très gentille avec moi. Mîme m'a confiée à elle, alors je fais confiance à Marie. Au départ je m'accrochais à Marie comme jamais je ne me suis accrochée à Mîme, tout était différent chez nounou et les inconnus m'effrayaient. Je ne voulais pas qu'ils me voient, c'était à Marie que Mîme m'avait confiée, jamais elle ne m'avait parlé des autres. Et puis j'ai pris confiance et je suis fière de connaître une maison que Mîme ne connait pas. C'est mon petit coin à moi.

Et puis avec nounou nous allons chercher les autres enfants au bus quand ils rentrent de l'école et là, il y a Enzo. Enzo est en CP, ça veut dire qu'il apprend à lire et à écrire et qu'il a des devoirs en rentrant chez nounou. C'est vrai qu'il est beaucoup plus grand que moi, mais la différence d'âge ne me gène pas : il me laisse lui toucher le bout du nez quand je suis dans les bras de Marie et il est toujours sympa avec moi. Quand Mîme vient me chercher chez Marie, Enzo vient toujours sur le pas de la porte pour me dire : "Salut Enora !" Il dit salut de façon nonchalante, comme savent le faire les enfants qui parlent bien le français. Je suis loin d'atteindre son niveau, mais déjà je m'entraine à tourner les pages des livres.

Curieusement, certaines petites choses ont changé entre Mîme et moi depuis. Quand je lui demande à téter, elle a l'air d'hésiter parfois, comme si elle calculait. Et puis il y a eu cette fois où je tendais le bec pour recevoir ma petite cuillère et où je n'ai rien reçu. Mîme avait posé ma cuillère sur la table, me disant que je pouvais bien la prendre moi-même. J'ai eu beau tempêter, me passer les mains dans les cheveux d'un air misérable, ça n'a rien changé. J'ai pris ma cuillère et je dois dire que je me suis assez bien débrouillée mais ça m'a surpris de voir que Mîme préférait manger de son côté plutôt que de me nourrir.

Et aujourd'hui encore, je voulais téter de nouveau, histoire de bien dormir. Mîme ne voulait pas vraiment, je le sentais bien. J'ai quand même pris son sein, sans attendre qu'elle me place correctement. C'était bien la première fois que je mettais ainsi ma volonté en action. Jusque-là, je n'avais fait que pleurnicher, crier ou m'accrocher dans ses jambes, jamais je n'avais commis un acte de moi-même sans demander la bénédiction de Mîme ou de Papaco. Je regardai alors les yeux de Mîme avec anxiété. Ils étaient perplexes mais ne disaient rien, ouf ! Je décidai de faire comme si de rien n'était et je m'endormis facilement.

Dans cet acte de volonté, je me suis sentie extrêmement vivante et indépendante. J'étais capable d'influencer le monde extérieur, j'étais capable d'agir sur Mîme ! J'étais un individu ! Mais j'étais troublée car, tout à la fois, ce geste ne faisait que montrer combien je pouvais dépendre d'elle, combien j'avais besoin de rester contre Mîme pour être moi-même… Est-ce cela, devenir un être humain ? Vivre selon ce paradoxe inaltérable ? Se combler d'exister en tant qu'individu, en tant qu'être de savoir capable d'agir et d'exercer sur son environnement, tout en approfondissant immuablement les liens qui nous relient aux autres et au monde ?

Ces questions me laissent depuis soucieuse. Je regrette presque d'avoir imposé cette tétée car cette individualité paradoxale m'effraie encore.

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Céline.

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